Corruption, le seul moyen de réussir ses études en RDC ?

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image Evariste BOSHAB - Professeur et membre du PPRD de KABILA.

À Goma, en RDC, la corruption est parfois le seul moyen de réussir ses études. Ce guide explique le procédé en 10 étapes. Dans les universités de la ville de Goma, dans le Nord-Kivu en République démocratique du Congo, le chef de promotion a un rôle crucial parce qu'il est proche des enseignants. Blaise (son prénom a été changé) est l'un d'entre eux. Il nous a expliqué comment corrompre des professeurs.

1. Se renseigner sur l’enseignant auprès des seniors

Les seniors jouent un rôle capital. Ce sont eux qui approchent les étudiants pour détecter les potentiels candidats au poste de chef de promotion. Ils donneront ensuite tous les renseignements sur l’attitude à adopter devant chaque enseignant, le discours à tenir ou à éviter, le stratagème qui marche le mieux, etc.. Après cela, les candidats au poste de chef de promotion savent exactement ce qu’ils ont à faire. Certains ne se gênent pas de promettre publiquement la réussite à tous les étudiants.

2. Sensibiliser les camarades pour qu’ils soient souples

Le candidat élu au poste de chef de promotion est conscient qu’il ne peut rien sans ses camarades. Il utilise l’influence de ses amis proches pour solliciter la souplesse de ses pairs. En jargon académique en RDC, être souple signifie donner facilement de l’argent. Malheureusement, les étudiants n’en ont souvent pas au moment voulu. Blaise conseille donc à ses camarades de demander aux parents un montant supérieur à celui nécessaire. De cette façon, ils auront de quoi donner lors des récoltes de fonds, sans avoir à s’expliquer.

3. Trouver les coordonnées téléphoniques des enseignants

"Il y a de ces enseignants qui nous donnent eux-mêmes leurs numéros de téléphone", dit Blaise. "Sinon, nous les demandons à nos ainés des classes supérieures", poursuit-il. Ceci permet de prendre contact avec l’enseignant pour s’annoncer. Les chefs de promotion doivent alors se trouver un prétexte, afin de ne pas éveiller de soupçons. Blaise se souvient : "La première fois que j’ai appelé, l’enseignant n’était pas sympa avec moi. Il m’a interdit de le contacter au téléphone, menaçant de me sanctionner. J’avais peur !" Les ainés sont habitués à ces genres d’intimidations, mais ils ont expliqué à Blaise que cette réaction est normale et que cela changera après un temps. C’est exactement ce qui s’est passé.

4. Entretenir une relation amicale avec l’enseignant

Commencer une relation est une chose, l’entretenir en est une autre. Les chefs de promotion doivent organiser des rencontres extra-académiques pour gagner la confiance de l’enseignant. "Nous organisons des rendez-vous pour boire une bière ensemble et discuter, explique Blaise. Et aux enseignants qui ne boivent pas, nous envoyons du crédit téléphonique." Une fois habitués, eux-mêmes le demandent aux chefs de promotion.

5. Assurer la commission pour la vente des syllabus

Les syllabus sont les notes du cours dispensés par l’enseignant. Pour beaucoup d’enseignants, l’achat du syllabus est synonyme de réussite à son cours. "Ces genres d’enseignants vendent leurs syllabus a un coût plus élevé que les autres", explique Blaise. Des étudiants ayant réussi à certains cours sont parfois ainsi surpris d’avoir des mauvaises notes pour n’avoir pas acheté le syllabus. Quant aux chefs de promotion qui ne vendent pas bien les syllabus, ils risquent de s’attirer la disgrâce de l’enseignant.

6. Trouver un nom pour nommer l'argent de la corruption

Un enseignant qui veut garder sa réputation invente un nom passable à l’argent que le chef de promotion doit lui verser. Pendant les opérations de collecte de fonds, certains étudiants qui ont échoué payent par exemple plusieurs fois pour le même syllabus. D’autres étudiants doivent payer des frais d’interrogation, des frais de travaux pratiques et autres, par le biais de leur chef de promotion. Ces frais servant à corrompre l’enseignant ne sont reconnus ni par le ministère de tutelle, ni par la direction générale de l’université.

7. Faire appel aux étudiants fantômes

On appelle étudiants fantômes ces étudiants inscrits qui ne suivent jamais les cours. Ils n’arrivent à l’université que pour les examens. Ils ne s’inquiètent souvent pas car ils font confiance à leur chef de promotion. Ces derniers les appellent pendant les récoltes de fonds pour grossir le montant. Ainsi, ils peuvent garder leur nom sur la liste des étudiants actifs car ils contribuent régulièrement aux récoltes de fonds. Un chef de promotion qui sait mobiliser tous les étudiants fantômes est beaucoup aimé de ses enseignants, car il sait leur trouver beaucoup d’argent en un rien de temps.

8. Acheter les questionnaires

Avant les examens, les étudiants ont besoin de se préparer. Alors d’autres récoltes secrètes, de 5 à 10 dollars américains par étudiant, sont organisées. Puis le chef de promotion organise un rendez-vous avec l’enseignant, qui lui remettra les questionnaires des examens. Si l’enseignant juge l’affaire trop risquée, il envoie le chef de promotion voir les étudiants d’une autre institution de la contrée. Là-bas, le chef de promotion doit demander le "macchabé", c’est-à-dire les questionnaires des années antérieures. Mais ce terme est aussi utilisé pour couvrir le transfert des questionnaires entre enseignants et étudiants. Ces questionnaires sont ensuite traités dans des groupes d’études avant les examens.

9. Regrouper les plaintifs

Mais il y a toujours ceux qui n’arrivent pas à réussir leurs examens. Le chef de promotion les regroupe pour réfléchir sur leur sort. Ils se cotiseront alors une nouvelle fois et remettront la somme au chef de promotion, avec comme destination finale l’enseignant. L’enseignant organisera ensuite des examens de repêchage. Si ces étudiants échouent encore, il organisera une interrogation écrite. Et pour ceux qui échoueront une nouvelle fois, une dernière interrogation sera organisée pour eux. Parce qu'il est corrompu, l’enseignant doit trouver un moyen de les faire réussir coûte que coûte, sans en donner l’impression.

10. Faire le suivi

Dans cette dernière étape, Blaise dit ne pas avoir beaucoup de travail : "Je passe le gros de mon temps à l’institution pour constater la réussite de mes camarades. Ceux qui n’ont pas voulu être souples seront obligés de reprendre l’année prochaine dans le même auditoire. Sauf que cette fois-ci, ils auront compris les règles du jeu."

Pour limiter la corruption, certaines universités interdisent aux étudiants de payer les syllabus et autres frais directement au chef de promotion. Ces rares universités obligent leurs étudiants à exiger un reçu officiel pour tout frais versé à l’institution. Mais même dans ces circonstances, enseignants et chefs de promotion arrivent à s’arranger.

[Gaius Kowene]


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