Massacres de Beni : Voici les mensonges de l'Etat congolais

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image Beni - Une rue de Beni

Les massacres se poursuivent à Beni, dans l'Est de la République Démocratique du Congo. Ils sont attribués par le régime de Joseph Kabila aux rebelles ougandais des ADF, une version officielle pourtant démentie par la réalité sur terrain et de nombreuses sources dignes de foi. Le malheur pour les Congolais est que, aussi longtemps que les autorités continueront de véhiculer cette version mensongère sur l'identité des tueurs, les massacres devraient se reproduire, les véritables auteurs et leurs complices étant toujours à l'abri d'accusations directes et du moindre début d'enquête judiciaire. Protégés par un énorme mensonge d'Etat, ils peuvent ainsi continuer de tuer la population en toute impunité.

Un nouveau massacre a donc été perpétré à Beni, dans l'Est de la République Démocratique du Congo dans la nuit de mardi à mercredi 4 février, dans un secteur pourtant sous contrôle des FARDC (armée gouvernementale) et quadrillé par plusieurs centaines de casques bleus de la Monusco (la Mission des Nations-unies au Congo). En toute impunité, 23 personnes ont été découpées à la machette, ce qui fait grimper le bilan des massacres de Beni à 293 morts, le dernier bilan ayant été de 270 personnes tuées entre octobre et décembre 2014, selon la Société civile.

Une armée de 30 maquisards contre plus de 6 mille soldats FARDC et casques bleus

Comme depuis le début des massacres, en octobre dernier, les massacreurs sont repartis sans que les milliers des soldats congolais et de l'Onu déployés à Beni ne soient en mesure d'en capturer un seul. Et comme depuis octobre dernier, les autorités ont attribué ces tueries aux rebelles ougandais des ADF, un groupuscule pourtant vaincu militairement, de l'aveu même du gouvernement congolais, sans base-arrière et dont le nombre de combattants ne dépasse pas quelques dizaines d'individus. Selon le dernier rapport des experts de l'ONU, il ne reste des ADF "qu'une trentaine de soldats, 30 à 40 commandants (qui ne participent pas aux combats), plus des femmes et des enfants. Les soldats n'auraient ni armes ni munitions et seraient privés de sources de ravitaillement et d'équipement".

Les autorités congolaises essaient donc de faire croire à l'opinion internationale qu'un groupe armé quasiment inexistant, et dont les combattants dispersés sont sur le qui-vive, aurait réussi, sans base-arrière ni capacité de coordination, à se faufiler dans un secteur entièrement sous contrôle de l'armée et de la Monusco pour y tuer des populations civiles et repartir sans être inquiété par plus de six mille militaires congolais, avec à leurs côtés des centaines de casques bleus? La version officielle sur les massacres de Beni est devenue tellement grotesque et navrante! Elle a ainsi été tout simplement balayée par les experts de l'Onu. Dans leur rapport, les experts de l'ONU révèlent que les assaillants commettent des meurtres d'enfants, une pratique inconnue chez les rebelles ougandais des ADF, et qu'ils parlent kinyarwanda et lingala, deux langues que les ADF ne parlent pas (les ADF parlent kiswahili et luganda, la langue ougandaise).

En réalité, l'explication aux massacres de Beni est à rechercher ailleurs, loin de la version officielle, et c'est à la population même de Beni qu'il faut se fier pour commencer à comprendre ce qui arrive aux Congolais dans cette partie du pays. Il n'est pas excessif d'affirmer qu'on est en présence d'un pouvoir qui ment sciemment dans sa version officielle et qui sait qu'il parraine le massacre de sa propre population. Lors de précédents massacres, la population de Beni s'était soulevée contre le régime de Joseph Kabila et les FARDC, accusés de complicité avec les tueurs; et contre la Monusco, accusée de passivité. Si la passivité de la Monusco coule de l'évidence, la complicité des autorités congolaises (civiles et militaires) n'est plus à démontrer, depuis que les langues se délient et à la lumière des rapports et des témoignages sur lesquels il sied de revenir.

La duplicité des autorités civiles et militaires

Dans un rapport de novembre 2014, un groupe de parlementaires originaires du Nord-Kivu avait révélé des disfonctionnements dans la chaine de commandement de l'armée qui dissimulaient à peine une complicité active avec l'ennemi. On peut y lire qu'un Major (dont le nom a été tu) "contacté par un enfant rescapé alors que les tueries étaient en cours et que les cris des victimes parvenaient à la position qu'il contrôlait, a menacé de fusiller tout élément de son unité qui oserait intervenir et a même arraché les chargeurs de certains des éléments préoccupés d'intervenir". Un autre officier a carrément fait fermer les deux numéros verts mis en place par la Monusco privant la population, qui se faisait massacrer, de la possibilité d'appeler au secours. Ces officiers ne seront ni arrêtés ni poursuivis en justice.

Bien avant le rejet de la version officielle par les experts de l'Onu, la journaliste belge Colette Braeckman avait, dans son article du 21 octobre 2014, émis le doute que les massacres de Beni "soient réellement l'œuvre des ADF", évoquant ses sources sur terrain. De son côté, Mbusa Nyamwisi, ancien ministre des Affaires étrangères et natif du territoire de Beni, avait été plus explicite. Dans une interview à Radio France internationale, l'ancien ministre avait ouvertement accusé le commandant des FARDC à Beni, le général Mundos, un proche de Joseph Kabila, d'être à la fois "le commandant des FARDC et des ADF". Et d'ajouter que les massacres de Beni doivent faire l'objet d'une enquête internationale. "Les gens parleront", avait-il insisté. La demande d'une enquête internationale sur les massacres de Beni a été relancée par l'ONG américaine Human Rights Watch dans son rapport de décembre 2014. Silence radio du côté des autorités congolaises. Un silence qui en dit long sur un Etat plongé jusqu'au cou dans le sang de sa propre population et qui ne veut surtout pas d'enquête internationale pour ne pas mettre des personnalités haut-placées dans l'embarras.

En effet, dans son point de presse du lundi 24 novembre 2014, le ministre de la Communication Lambert Mende a affirmé que les massacreurs de Beni bénéficiaient de la complicité des personnalités "à tous les niveaux des institutions". Il n'a jamais été entendu par la justice pour recueillir la liste de ces personnalités et les renseignements dont il disposait sur le niveau de leur implication dans les tueries. A la place, le régime de Kabila s'est lancé dans une chasse à l'homme contre les commerçants Nande de Beni et de Butembo, et des personnalités soupçonnées d'être des partisans de Mbusa Nyamwisi. Une campagne de vengeance contre un adversaire politique et des populations hostiles au pouvoir, vengeance qui aura absorbé les moyens de l'Etat dans le cadre de "la répression des innocents" alors que de dangereux criminels et leurs complices restent libres.

Les Congolais ont même de quoi s'inquiéter lorsqu'on apprend du gouvernement que les populations de Beni devraient abandonner leurs villages en proie aux massacres pour se regrouper dans les zones urbaines. Une suggestion qui accrédite la thèse du "génocide des populations congolaises" mené par des assaillants affluant du Rwanda et d'Ouganda voisins, avec la complicité du régime de Joseph Kabila, en vue de mener le Congo à sa balkanisation.

Quelles issues ?

La meilleure façon de mettre fin aux massacres de Beni est de déclencher une enquête internationale pour identifier les auteurs, leurs complices et les bénéficiaires ultimes de cette campagne de tueries. Les arrêter, les traduire en justice et les faire condamner. Cette enquête peut être initiée par la Procureur de la Cour pénale internationale compte tenu du manque de crédibilité des autorités congolaises. L'enquête peut aussi être initiée par des institutions étrangères nationales ou internationales. Il arrive aux parlements d'une grande puissance d'initier des enquêtes parlementaires pour faire la lumière sur un cas grave de crimes de génocide/crime contre l'humanité (cas d'enquêtes parlementaires françaises et belges sur le génocide rwandais).

Une autre façon d'arrêter ces massacres est de donner suite aux demandes formulées par la population de Beni. Elle avait exigé que les officiers envoyés en mission à Beni, en commençant par le général Mundos, soient remplacés par des officiers et des soldats originaires des provinces congolaises autres que le Kivu. En effet, un grand nombre d'officiers et de soldats déployés à Beni sont d'anciens rebelles intégrés dans les rangs de l'armée au terme de brassages et de mixages. Ces soldats et officiers ont tissé des liens de complicité avec les "milieux" locaux, des complicités qui les mettent souvent en face de leurs anciens camarades qui continuent d'opérer dans les rangs des multiples bandes et groupes armés du Kivu en lien avec le Rwanda et l'Ouganda voisins. Des demandes restées lettre morte.

Bien entendu, on peut aussi, en désespoir de cause, envisager que la population de Beni s'organise en groupes d'autodéfense faute d'être protégée par l'Etat et la communauté internationale. Avec le risque de replonger la région dans les dérives des milices tribales.

[desc-wondo.org]


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