Attaque prétendue du camp Tshatshi : Dépolitiser la haute direction de l’ANR

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image Kalev MUTOND - Chef de l’Agence nationale de renseignements (ANR)

Quarante-huit heures après l’attaque prétendue du camp militaire Tshatshi - où se trouve la base de la garde prétorienne de "Joseph Kabila" - par un «groupe d’inciviques», il apparaît que les forces dites de sécurité n’ont pas assumé efficacement leur «mission de surveillance». C’est le cas particulièrement de l’Agence nationale de renseignements (ANR). Coup monté ou pas, l’attaque de ce mardi 22 juillet discrédite cette Agence qui fait tout sauf exécuter ses missions. Cet organisme public qui «excelle» dans les cabales, les arrestations arbitraires et la traque des contradicteurs du régime a été pris au dépourvu. En plein jour. Sous d’autres cieux, obligation des résultats oblige, le "patron" aurait été "viré" illico presto. Politisation, tribalisme et manque de professionnalisme sont les principaux maux qui handicapent l’ANR. Il faut réformer ce service public dont les agissements n’ont rien à envier à ceux d’une police politique. A tort ou à raison, l’inamovibilité dont jouissent les responsables des «services» poussent des observateurs à conclure que la série de «vrai-faux putschs» qui secoue le pays ne serait que de la «manipulation politique» initiée par «Joseph Kabila» et les «durs» de son régime.

Kinshasa. Mardi 22 juillet 2014. Il est 10h00. Des individus non identifiés – des Enyele rapatriés de Brazzaville ? - munis d’armes à feu et des machettes ont tenté, selon la version officielle, de s’infiltrer dans le camp militaire Tshatshi. Ancien camp para-commando à l’époque de Mobutu Sese Seko, ce lieu sert, depuis le 17 mai 1997, de base aux éléments de la garde présidentielle dite «garde républicaine». 

A en croire le gouverneur de la ville de Kinshasa, le PPRD André Kimbuta Yango, ces «jeunes malheureux apparemment drogués» estimés à 30 individus escomptaient s’emparer du dépôt de munitions. Un échange de coups de feu s’en est suivi entre les éléments de la garde présidentielle et les 

«assaillants», provoquant une grande frayeur dans la ville. Et ce, jusqu’aux alentours de 13h00. Kimbuta a déclaré que «la situation est redevenue calme». Il a appelé la population «à vaquer librement à ses occupations comme d’habitude». Le ministre des Médias et porte-parole du gouvernement, Lambert Mende Omalanga, est monté au créneau pour donner «sa» version. Selon lui, il s’agit d’un «petit groupe de malfrats» qui a été «rapidement maitrisé». Rapidement maîtrisé ? 

Une cohésion de façade

Toute honte bue et sur un ton démagogique, le porte-parole de la «majorité présidentielle» (MP), Luzanga Shamandevu, est intervenu sur une radio kinoise. Pour lui, il s’agit ni plus ni moins que d’une tentative de putsch. «Nous dénonçons cette attaque et ceux qui tentent de prendre le pouvoir par les armes parce qu’aujourd’hui, les élections constituent le seul mode d’accès au pouvoir dans notre pays». Au lieu de se poser des questions sur «l’incapacité d’anticipation» des services de renseignements, Luzanga préfère la facilité consistant à pointer un doigt accusateur en direction de l’opposition. «Je demande à ce groupuscule d’opposants d’attendre les élections de 2016 au lieu de passer le temps à visiter les ambassades ou chercher à armer les jeunes», a-t-il ajouté. «Aujourd’hui, notre peuple est mature. Les aventuriers qui veulent nous plonger dans le chaos, vont échouer lamentablement. Les FARDC vont les broyer». Surréaliste ! Les éclats de voix de Luzanga ne trompent personne. La cohésion au sein de la «MP» n’est plus que de façade entre les «super faucons» et les «sages». 

En réalité, les «services» sont blâmables. Ils n’ont pas fait leur «job». Un job qui consiste essentiellement à «surveiller de manière préventive» tout ce qui pourrait constituer une menace tant au plan intérieur qu’extérieur. Il s’agit de surveiller des personnes et les groupes qui pourraient attenter à l’ordre public. 

Quelques illustrations à titre indicatif.

Affaire Eric Lenge

En Juin 2005, le major Eric Lenge, membre de la garde rapprochée de « Joseph Kabila » et proche de John Numbi Banza Tambo, tente, selon la version officielle, de faire un "coup d’Etat". En plein jour. Dans une intervention à la radio nationale, il tonne : «Vous avez constaté vous-même que cette transition n’a pas d’avenir». «Les politiciens, il y a 60 ministres au gouvernement, un président et les vice-présidents qui ne font rien du tout». Neuf années après, nul ne sait ce que cet homme, issue de la Jeunesse du parti Uferi du duo Nguz-Kyungu, est devenu ? Les conclusions de l’enquête ouverte n’ont jamais été publiées. Des observateurs jurent la main sur le cœur qu’il s’agissait d’une «mise en scène». But : perturber le déroulement des élections de 2006.

Evasion spectaculaire de «Gédéon»

Le 7 septembre 2011, soit deux mois avant les élections présidentielles et législatives, l’ex-chef milicien Maï Maï, Kyungu Mutanga, s’échappe de la prison de haute sécurité de Kasapa à Lubumbashi. L’attaque de ce lieu carcéral a lieu en pleine journée. Dans sa fuite, Gédéon amène une centaine de prisonniers. Trois années après, l’homme est toujours en cavale. Aux dernières nouvelles, il a repris «du travail» à la tête d’un groupe Maï Maï au Nord Katanga.

Ba Kata Katanga

Le 23 mars 2013, près de 300 individus armés dits «Ba Kata Katanga» font irruption dans le centre-ville de Lubumbashi en transitant par la commune de Ruashi. C’est la panique générale. Et pourtant, cet événement est loin d’être une surprise. Mi-février, ces miliciens s’étaient déjà signalés aux environs du camp militaire Kimbembe. Les FARDC ont ouvert le feu lorsque les Ba Kata Katanga hissèrent leur drapeau à la place de la Poste. Bilan : une vingtaine de morts.

Les adeptes de Joseph Mukungubila

Le 30 Décembre 2013 à Kinshasa, à Lubumbashi et à Kindu, plusieurs sites stratégiques (RTNC, aéroport de Ndjili, camp Tshatshi) sont attaqués. Les "assaillants" sont présentés comme étant des adeptes du «prophète» Joseph Mukungubila. Bilan : 52 morts à Kinshasa. A Lubumbashi, on parle de massacres. Un rapport établi par des experts onusiens fait état des corps ensevelis dans des fosses communes.

Police politique

Créée en 1997 par le président Laurent-Désiré Kabila, l’ANR est dirigée depuis octobre 2011 par le «katangais» Kalev Mutond, ancien chef des travaux à l’UPN (Université pédagogique nationale). Au lieu de mener la mission générale digne d’une Sûreté nationale, l’Agence se complaint dans un rôle de police politique comparable à la Stasi de l’ex-République démocratique allemande. Les écoutes téléphoniques sont banalisées. Les conversations téléphoniques des paisibles citoyens sont indistinctement écoutées et enregistrées à la simple demande écrite de «Kalev». Pas besoin d’un jugement. Les opérateurs téléphoniques (Vodacom, Airtel, Orange, Tigo, Africel… ) sont tenus d’identifier les titulaires de tous les numéros opérant sur le sol congolais. Après un certain délai, toute «carte Sim» dont l’utilisateur n’est pas connu est désactivée.

Outre les écoutes, l’ANR procède à des arrestations. Sans mandat. Les activistes des droits humains parlent d’«enlèvement». Le 30 décembre 2013, des agents de l’ANR ont arrêté Bruno Kabangu Tshiatanku Kabatshi, premier vice-président provincial de l’UDPS/Kasaï Oriental. Il lui est reproché d’avoir émis son opinion notamment sur les événements du 30 décembre 2013. C’était lors d’un débat radiodiffusé face à un membre de la mouvance kabiliste.

Plus grave encore, le 25 octobre 2013, des agents de l’ANR envoyés par l’administrateur principal du département Intérieur ont procédé à l’arrestation mouvementée de l’administrateur-délégué de la «Cohydro», Birindwa Lutshuera. Il est reproché à celui-ci d’avoir commandé de produits pétroliers d’un import de dix millions $ US auprès d’une «firme étrangère».

On le voit, l’ANR évoluent dans une «zone de non-droit». Rattachée à la Présidence de la République - on se demande bien pourquoi, dans un pays qui se dit démocratique -, cette Agence n’est nullement au service de la sécurité nationale du Congo-Kinshasa. Elle est au service exclusif de «Joseph Kabila» et de sa mouvance.

Il faut "dépolitiser" la haute direction de l’Agence nationale de renseignements en faisant appel à des professionnels du renseignement. Comment? Par un appel à candidatures. L’actuel patron de la Sûreté belge, Jaak Raes, a été recruté par cette voie. De même, il faudrait placer l’ANR sous la tutelle du ministère de la Défense nationale ou de la Justice.

[Baudouin Amba Wetshi]


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