La nouvelle tournure prise depuis hier par le dossier du sénateur Jean-Pierre Bemba devant la Cour Pénale Internationale n’a fait qu’à accroître les suspicions de son instrumentalisation et de sa politisation. Ainsi, la question de fond demeure, à savoir celle de la crédibilité de cette juridiction. Elle suscite les doutes non pas parce que la mise en liberté provisoire est refusée à l’ancien vice-président de la République Démocratique du Congo, mais plutôt suite à plusieurs zones d’ombres qui enveloppent l’accusation.
Alors que Jean-Pierre Bemba a pris la direction des portes de la prison de La Haye, l’opinion congolaise s’étonne du silence du procureur Moreno Ocampo à l’égard d’autres prévenus juridiquement impliqués dans les crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par les troupes du MLC entre octobre 2002 et mars 2003. Les pensées des observateurs vont tout droit vers l’ancien président centrafricain Ange-Félix Patassé, qui avait « invité », le plus officiellement du monde, les soldats de Jean-Pierre Bemba dans son pays. Il y a aussi les officiers généraux et supérieurs du MLC qui étaient chargés d’encadrer les troupes sur le terrain et partant de veiller à ce qu’elles opèrent dans le cadre de leur mission de neutralisation de la rébellion conduite par l’actuel Chef de l’Etat, François Bozize.
A propos des viols, tortures, traitements dégradants, pillages et meurtres mis à charge de Jean-Pierre Bemba, Congolais et Centrafricains aimeraient savoir si les soldats de Patassé, de Bozize, de Khadafi et autres soudanais présents sur le champ de bataille sont irréprochables.
En principe, le procureur de la CPI devraient élargir le champ des responsabilités dans les événements de Bangui, de manière à placer dans le box des accusés, aux côtés de Jean-Pierre Bemba, d’autres chefs politiques et militaires aussi bien congolais, centrafricains, soudanais que libyens. S’il doit s’agir d’une affaire des « chefs » seuls, il faudrait que la CPI puisse ratisser large.
Tant qu’elle ne l’aura pas fait, beaucoup de Congolais vont continuer à se demander si la CPI est réellement neutre.
Quel sort pour les ex-belligérants en RDC ?
A en croire les statistiques de la Mission des Nations Unies au Congo ( Monuc), la RDC a laissé sur les carreaux plus de 5 millions d’âmes entre 1998 et 2003, du fait des conflits armés qui l’ont déchirée, avec la participation de six armées étrangères (Ouganda, Rwanda, Burundi, Angola, Namibie, Zimbabwe) rangées derrière les protagonistes congolais. Des millions de Congolaises et de Congolais ont été victimes de viols, tortures, meurtres, pillages, traitements inhumains et dégradants avant comme après juillet 2002.
Le procureur Ocampo rendrait service aux Congolais s’il pouvait épingler des ex-belligérants congolais, ougandais, rwandais, burundais, angolais, namibiens et zimbabwéens coupables des crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis en territoire congolais.
Comparativement aux événements de Bangui, les atrocités vécues par les populations civiles congolaises devraient exiger de la CPI l’ouverture des poursuites judiciaires contre des acteurs politiques et militaires dont beaucoup se trouvent toujours aux affaires en Ouganda, au Rwanda, au Burundi, en Angola, en Namibie, au Zimbabwe et surtout en RDC.
En lieu et place de Bemba, Lubanga, Gatanga et Ngundjolo, le centre pénitentiaire de la CPI devrait grouiller non pas de quatre détenus mais des centaines d’Ougandais, Rwandais, Burundais, Angolais, Namibiens, Zimbabwéens et Congolais auteurs ou commanditaires de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. La prévention d’enrôlement forcé d’enfants devrait leur être imputée aussi de manière automatique.
Le message de l’impunité s’éloigne
A en croire Moreno Ocampo, qui se répand généralement en menaces chaque fois qu’il inculpe un ancien seigneur de guerre congolais, la CPI a pris l’engagement d’éradiquer l’impunité qui couvre les crimes de guerre et crimes contre l’humanité en RDC, en revisitant minutieusement la période de conflit d’après juillet 2002. Les Congolais veulent bien croire en sa bonne foi.
Mais l’évolution des dossiers de Thomas Lubanga, Germain Katanga, Matthieu Ngudjolo et Jean-Pierre Bemba ne pousse pas à l’optimisme. Nos compatriotes, au regard des poursuites sélectives qui s’abattent sur quatre suspects, alors que des centaines d’autres qui se pavanent dans les allées du pouvoir, les états-majors de l’armée et de la police nationale, ont la désagréable impression que l’option de l’impunité s’éloigne.
A l’image de l’appareil judiciaire congolais, la Cour Pénale Internationale donne le sentiment qu’elle pratique elle aussi la justice à la tête du client.
Par conséquent, ses méthodes de travail jugées complaisantes empêchent le pays de retrouver les valeurs positives de la démocratie, de l’Etat de droit, de respect de la vie et de la dignité humaine, d’égalité entre les citoyens. Au finish, des « génocidaires » en puissance continuent d’assumer des charges publiques, alors que leur véritable place aurait dû se trouver dans les geôles de La Haye. Beaucoup s’apprêtent à solliciter de nouveaux mandats auprès des millions de survivants, victimes de leurs méfaits d’hier, car convaincus de ne jamais être inquiétés par la justice internationale.