Dans leur message aux décideurs congolais, le jeudi 10 juillet 2008, en marge du 48me anniversaire de l’indépendance, la Conférence Episcopale Nationale du Congo (Cenco) a préconisé que soit décrétée « une année de lutte contre la corruption ». Voilà le mot lâché. En jargon journalistique de chez nous, une pratique fort décriée est souvent au centre des relations entre les médias et les décideurs politiques, les opérateurs économiques, les milieux culturels et sportifs, les diplomates, les organisations non gouvernementales, etc. Il s’agit, pour l’essentiel, de conditionner la publication, la soustraction et le maquillage d’une information par un soubassement financier et matériel illicite.
Le secteur médiatique congolais était tellement gangrené par le « coupage » que les membres de la corporation eux-mêmes avaient décidé de s’auto-flageler au mois de mai 2006, à l’occasion d’un atelier organisé par l'Observatoire des Médias Congolais (OMEC) et qui était exclusivement consacré à l’assainissement de leurs mœurs. Après s’être regardés dans le blanc des yeux, devant témoins, ils avaient reconnu leurs faiblesses dues à des facteurs aussi bien politiques, économiques qu’environnementaux, confessé publiquement et arrêté la résolution de s’amender au fil du temps.
Et pourtant, à bien lire les signes du temps, les journalistes congolais ont hérité d’une antivaleur ayant solidement implanté ses tentacules dans les institutions de la République. Pour s’en convaincre, il suffit de revisiter les rapports des commissions d’enquête de l’Assemblée Nationale et du Sénat sur les affaires de corruption qui touchent les contrats miniers, pétroliers, télécommunicationnels, énergétiques, aériens, infrastructurels (bâtiments, chemins de fer, ports, aéroports, stades, hôpitaux, écoles, ponts et chaussées), etc. Les évêques, toujours eux, ont constaté à juste titre que « comme au temps de la vigne de Nabot, l’argent achète tout et le pauvre se fait déposséder de ses biens. La corruption est devenue le cadre général de vie et d’action socio-politique en RDCongo. Il y a péril en la demeure ». Aucun cadeau n’est fait à leurs fidèles : « Même ceux qui se disent chrétiens ne se gênent plus à monnayer des décisions politiques, économiques, judiciaires, voire académiques ».
Des milliers de Gecoco et Kalombo
Les noms du député provincial Gérard Mulumba dit « Gecoco » et du député national Francis Kalombo avaient dernièrement secoué l’Assemblée Nationale dans un feuilleton de pots de vin qui aurait eu pour cadre la concession de la Renapi, où les intéressés auraient truandé le patron de la firme CIDI une première fois avant de se faire recaler pour leur seconde tentative. Le scandale était tel que leur parti, le PPRD, a pris la décision de les exclure provisoirement de ses rangs. La Chambre basse du Parlement, dans ses recommandations, avait suggéré la levée de leurs immunités et le transfert de leur dossier aux instances judicaires. Le sentiment général des députés nationaux était qu’il fallait débarrasser leur institution et l’Assemblée provinciale de Kinshasa des citoyens qui cherchaient à les tirer par le bas.
Mais à la lumière des mœurs politiques et économiques en vigueur dans les institutions de la République, le commun de Congolais est d’avis que le pays héberge des milliers de Gecoco et Kalombo. Pas plus tard que mardi dernier, la Commission Economique et Financière de l’Assemblée Nationale a conforté l’opinion congolaise dans ce qu’elle pense désormais de la moralité de ceux qui siègent dans les structures de contrôle ou de décision au sommet de l’Etat. Les contrats Snel-MagEnergy et les querelles entre le ministère des Affaires Etrangères et la Banque Centrale du Congo autour de la fabrication du passeport numérique ont laissé dans la mémoire collective congolaise les images d’un cocktail d’arnaques.
Il ne fait plus l’ombre d’un doute que des milliers de Congolais corrompus ou prêts à se faire corrompre se cachent dans les rangs des membres du gouvernement, du Sénat, de l’Assemblée Nationale, de la magistrature, des Assemblées provinciales, des Exécutifs provinciaux, des comités de gestion des entreprises publiques et d’économie mixte, de l’armée, de la police, de la diplomatie, des services spéciaux, des fonctionnaires, des autorités académiques, des opérateurs économiques, etc.
Pour des « Etats généraux » sur la corruption
Les prélats catholiques en appellent à la proclamation d’une année à consacrer à la lutte contre la corruption. Des observateurs pensent qu’il faut aller au-delà, à savoir l’organisation des Etats généraux sur la corruption dans tous les secteurs de la vie nationale. Il serait souhaitable qu’à la suite des journalistes, qui avaient fait leur mea culpa devant les consommateurs de leurs productions en matière de « coupage », c’est-à-dire de corruption, chaque institution de la République ou corps de métier devrait avoir le courage de se regarder dans la glace en vue de prendre la résolution de se débarrasser d’un mal qui a pris des allures d’un fléau national.
Qui ignore que la descente aux enfers de la RDC dans les domaines politiques, économiques financiers et culturels a pour cause principale la corruption généralisée ? Ce n’est pas pour rien qu’au Dialogue Intercongolais, les participants avaient mis sur pied, entre autres institutions d’appui à la démocratie, la Commission de Lutte contre la Fraude et la Corruption ? Le fait que cette structure ait disparu après trois ans de léthargie, dans un environnement hostile à une opération « mains propres », en dit long sur l’état d’esprit présent chez les décideurs politiques.
Au fur et à mesure que la course aux gains faciles et illicites s’ancre dans les mœurs, la RDC s’installe inexorablement dans la culture du « coupage », que les nouveaux affameurs du peuple sont tentés d’ériger en vertu. Avant Sun City, ce sont les ex-belligérants qui ont décidé de l’architecture institutionnelle du pays et du partage des « responsabilités ». Demain, ce sont les mafiosi de la politique qui risquent de conduire notre société vers sa perte, au grand dam des amoureux de la bonne gouvernance et de l’excellence.