Joseph Kabila a respecté le rituel de la fête nationale en adressant, à la veille de la 48me édition, un message au peuple congolais. Les thèmes abordés et les mots utilisés à Kananga ont ressemblé, à s’y méprendre, à ceux de son discours d’investiture, le 06 décembre 2006 et ceux du bilan de sa première année de mandat, le 06 décembre 2007.
En martelant haut et fort que la liberté, l’indépendance et la dignité, telles que clamées dans notre hymne national, devraient être effectivement traduites dans les faits, il a mis du baume au cœur de plus d’un compatriote. Il reste à savoir si, 48 ans après l’épopée inoubliable de la Table Ronde ayant sanctionné positivement le combat des pères et des martyrs de l’indépendance, la postérité a saisi la vraie portée de leurs sacrifices.
Au regard des guerres fratricides, des régimes dictatoriaux, de la mauvaise gouvernance, du haut degré de sous-développement, qui ont marqué le long feuilleton de la gestion du Congo par ses propres filles et fils, il est permis d’en douter. Au lieu de bâtir un pays plus beau qu’avant et d’impulser un Etat de droit, les Congolaises et Congolais ont créé un océan de misère et une sorte de jungle où tous les mauvais coups sont permis.
Joseph Kabila avait promis en décembre 2006 et répété en décembre 2007 que la récréation était terminée. L’heure était à l’intolérance zéro aussi bien pour les mauvais gestionnaires que les perturbateurs de la paix.
Deux ans après, le Congolais moyen a le sentiment que les portes des prisons tardent à s’ouvrir devant les détourneurs des deniers publics, les perturbateurs de la paix, les architectes de la mauvaise gouvernance. En revenant sur les mêmes thèmes, le Chef de l’Etat pousse plus d’un compatriote à se demander si le pays ne s’est pas engagé dans un cercle vicieux de la tolérance. On s’interroge sur la capacité du nouvel ordre institutionnel à rompre avec les antivaleurs telles que la corruption, l’abus du pouvoir, l’égoïsme, le tribalisme, le régionalisme, la justice à la tête du client, l’impunité, l’amateurisme, la tricherie, le mensonge, le mépris d’autrui, le viol permanent des droits les plus élémentaires de la personne humaine, etc.
Sécurité alimentaire : 11 brigades et 700 tracteurs
Joseph Kabila a fait part aux Congolais des mesures d’urgence arrêtées par le gouvernement pour anticiper sur la crise économique mondiale traduite par l’envolée des prix du pétrole et sur la pénurie alimentaire générale qui frappe aux portes de notre planète. « L’heure de la reconstruction a sonné », a-t-il lancé à la cantonade. Son optimisme se fonde, naturellement, sur l’arrivée à Kinshasa et dans certaines provinces d’engins et matériaux inscrits à l’agenda de ses 5 chantiers, avec le concours financier d’investisseurs chinois. Dès lors, un vaste et multisectoriel programme de réhabilitation des infrastructures de base est déjà lancé aux quatre coins de la République. L’objectif affirmé est de transformer la RDC, dans un délai raisonnable, en Etat moderne.
Le Chef de l’Etat a laissé entendre que l’amélioration des conditions de vie de ses concitoyens le tient terriblement à cœur et qu’il ne se sentirait vraiment tranquille que s’il réussissait un tel pari. Joseph Kabila voit, d’ici quelques années, ses compatriotes jouir, en grand nombre, des bienfaits du modernisme dans les communications, l’habitat, la santé, l’éducation, l’eau potable, l’électricité, l’emploi.
Par ailleurs, il vient d’annoncer la nouvelle stratégie imaginée par le gouvernement pour garantir la « sécurité alimentaire » à tous. Il s’agit de la mise en place imminente de onze brigades chargées de la construction et de l’entretien des routes de desserte agricole dans chaque province. En outre, 700 tracteurs agricoles achetés sur fonds propres du Trésor public congolais arrivent au pays d’ici à décembre 2008. Brigades routières comme tracteurs agricoles devraient contribuer à la relance de la production agricole, surtout vivrière, au pays.
Eviter les erreurs du passé
Le passé des Congolais est plein d’enseignements en matière de promesses ou d’initiatives, au départ fort louables, de ses gouvernants au sommet de l’Etat. Pour ne prendre que le cas du maréchal Mobutu, tous les patriotes avaient salué sa courageuse décision de la « Zaïrianisation », intervenue en décembre 1973. Il s’agissait, dans son intime conviction, de créer une classe moyenne nationale en retirant aux expatriés le contrôle des secteurs du grand et petit commerce, de petites et moyennes entreprises et industries, de l’agriculture, de la pêche et de l’élevage. Une année après, les « acquéreur » avaient mis l’économie nationale par terre, car s’étant contentés de vider les caisses et comptes bancaires d’anciens exploitants des boutiques, magasins, grandes surfaces, fermes agricoles et animales, plantations, pêcheries, usines, industries, sociétés des services, etc. La « Radicalisation », entendez la récupération par l’Etat des biens zaïrianisés mal gérés avait davantage sinistré le pays, au point qu’à la fin de 1975, il avait été décidé la « Rétrocession ». Mais, en fait de biens à restituer aux anciens propriétaires, les pouvoirs publics se sont retrouvés avec des coquilles vides, d’où des procès en dommage-intérêts qui ont abouti à ce qui est connu aujourd’hui comme l’Office de Gestion de la Dette Publique.
Comme si la leçon de la « Zaïrianisation » n’avait pas été bien assimilée, le maréchal Mobutu, pour concrétiser le slogan « Agriculture priorité des priorités », avait cru bon d’offrir gratuitement à chaque membre du Comité Central du MPR (ils étaient environ 120) un gros camion et un tracteur. Chacun des bénéficiaires était censé relancer les travaux agricoles dans son territoire d’origine et en assurer l’évacuation vers les centres de consommation. Au finish, aucun des 100 camions et autant de tracteurs n’avait franchi les frontières de la ville de Kinshasa. Certains véhicules faisaient même du « fula-fula » à Kinshasa, laissant les pauvres paysans de l’arrière-pays à leur triste et vieux sort.
Quel sort pour les 700 tracteurs ?
Rien qu’à penser à la « Zaïrianisation » et aux dons en camions et tracteurs faits aux dignitaires du Comité central du Mouvement Populaire de la Révolution, on a de quoi s’inquiéter du sort des 700 tracteurs agricoles que vient de commander le gouvernement. Il est à espérer que le Chef de l’Etat, le gouvernement et les gouverneurs de provinces vont se montrer suffisamment vigilants pour éviter qu’ils ne soient détournés de leur noble mission de concourir à la modernisation de notre agriculture.
L’autre crainte consiste à savoir si leur répartition va obéir aux besoins réels de chaque province en équipements agricoles. Il va de soi qu’au regard de l’immensité du territoire national, 700 tracteurs agricoles sont largement insuffisants pour être sur tous les « fronts ». Mais, ils constituent déjà un atout pour changer et révolutionner les méthodes culturelles. D’où, la nécessité de les gérer avec responsabilité.
La troisième préoccupation concerne la participation des paysans et de leurs encadreurs. On ose croire qu’avant de larguer les 700 tracteurs sur le terrain, l’Exécutif national et les exécutifs provinciaux vont prendre les dispositions nécessaires pour que les agronomes et les moniteurs agricoles, qui devraient en principe gérer ces engins, les mettent effectivement à la portée des paysans jusqu’au niveau des secteurs et des villages. Que des critères de performances soient clairement définis à l’intention de tous et un suivi de la production agricole organisé.
Sinon, de nombreux tracteurs risquent d’être transformés en moyens de déplacement des responsables de la territoriale, des officiers de l’armée et de la police, ou revenir garnir des résidences des officiels à Kinshasa.
Congolaises et Congolais croient en la volonté du Chef de l’Etat de faire bouger les choses dans le cadre de ses cinq chantiers. S’il y a une chose à lui demander, c’est de garder un œil sur tout ce qui touche à son programme d’action et de sanctionner sévèrement tous les ennemis du progrès national.