Cela faisait quatre ans que Svitlana Moroz s’injectait régulièrement des drogues lorsque l’annonce simultanée de sa grossesse et de sa séropositivité l’a décidée à décrocher. Aujourd’hui âgée de 30 ans et mère de deux enfants, cette jeune ukrainienne milite pour que les consommateurs de drogues injectables (IDU, en anglais) soient aidés, au lieu d’être pourchassés.
Elle a raconté son histoire à IRIN/PlusNews à l’occasion de la XVII Conférence internationale sur le sida, qui a réuni quelque 22 000 délégués du monde entier du 3 au 8 août à Mexico, la capitale mexicaine.
« J’avais 16 ans quand j’ai commencé à me droguer. Je prenais de l’opium fabriqué localement, c’était très populaire en Ukraine dans les années 90 parce que c’était facile à trouver et pas cher.
« J’étais souvent harcelée par les [forces de sécurité], près des lieux où on trouvait de la drogue. On m’humiliait, on touchait mon corps sans ma permission, on me manquait de respect, on prenait mon argent.
« En 1998, je suis allée à l’hôpital, j’étais enceinte. Les médecins m’ont dit qu’ils devaient faire des examens sanguins pour ma grossesse, mais ils ne m’ont pas expliqué qu’ils me faisaient aussi le test du VIH. On m’a référée à l’unité sida, c’est là qu’on m’a informée que j’étais séropositive.
« J’étais perdue, je ne savais plus quoi faire. Dans [les médias], le sida était synonyme de mort. Mon mari attendait dans le couloir, les médecins l’ont invité à se faire dépister, il était aussi séropositif.
« Lorsque le moment d’accoucher est arrivé, aucun médecin ne voulait s’occuper de moi, ils avaient peur de me toucher. On m’a mise dans une pièce à part, je suis restée là, toute seule, pendant trois ou quatre jours, mon bébé se présentait mal, par les pieds. Les seules personnes qui passaient étaient des étudiants de l’université de médecine que les médecins emmenaient me voir pour une excursion médicale, en disant ‘regardez, c’est la séropositive’.
« A cette époque, il n’y avait pas de PTME [programme de prévention de la transmission du VIH de la mère à l’enfant] à Donetsk, ma région, dans l’est du pays. Après la naissance, l’attente du statut sérologique de mon fils a été très dure. Son premier test à trois mois était positif, à six mois aussi. A un an il était négatif, mais à 15 mois il était de nouveau positif.
« Finalement, à 18 mois [l’âge auquel les test classiques peuvent différencier le statut sérologique de l’enfant de celui de sa mère], le test de mon fils était négatif. J’ai vraiment eu de la chance, sans PTME et sans soutien, à part celui de mon mari.
« Pour ma fille [née en 2008], c’était différent. J’ai commencé un traitement antirétroviral en 2004 et ma fille a bénéficié de la PTME, elle a trois mois maintenant. Mon mari a continué à se droguer après la naissance de notre fils, mais depuis, il a arrêté, grâce à l’aide d’un groupe de soutien. Vers 2004, les traitements de substitution ont été introduits en Ukraine.
« Ce qui m’a fait décrocher, c’est d’apprendre que j’étais enceinte, et séropositive. Je me suis dit : ‘à partir de maintenant, la drogue n’a plus de place dans ma vie, elle a détruit ma santé, mes relations, je me suis perdue’. J’ai commencé à me respecter, et des gens [corps médical, groupes de soutien] m’ont donné la chance de débuter une nouvelle vie. Je n’ai jamais replongé… pas encore.
« En 2000, j’ai rencontré des personnes qui vivaient avec le VIH en Ukraine. Nous avons fondé le réseau ‘All-Ukrainian network of people living with HIV’.
« Les relations sexuelles non protégées et l’usage de drogues injectables sont maintenant presque à égalité dans la propagation de l’épidémie en Ukraine [respectivement 37 et 45 pour cent en 2006, selon les Nations Unies] mais pendant des années, l’abus de drogue était largement dominant. Il y a un taux élevé d’IDU parmi les personnes infectées.
« Le fait d’être harcelée par les [forces de sécurité] ne m’a jamais empêché de me droguer : simplement, je me cachais pour en prendre, la nuit. Je ne suis pas allée en prison, mais certains amis [IDU] y sont allés. Dans les prisons pour hommes, la drogue circule, parfois avec l’aide des gardiens. Quand un IDU est incarcéré, il doit lutter contre le manque physique de drogue.
« Si on veut lutter contre les drogues illégales, il faut se battre contre le système qui les rend possibles, pas contre les gens qui souffrent de dépendance. Pour stopper la propagation du VIH, il faut reconnaître les droits des personnes vulnérables, y compris les IDU. C’est le seul moyen d’y arriver ».