Des enfants accusés de sorcellerie sont soumis, dans certaines Églises, à des tortures sous prétexte de les» délivrer». Des pratiques sanctionnées par le Code pénal qui commencent à faire réagir les fidèles.
«Mon fils Rodrigue souffrait d’épilepsie, explique une maman. Il sortait et se perdait parfois. Un soir, il s’est perdu au quartier Birere et a passé la nuit à côté d’une Église. Vers 4 heures du matin, le pasteur et les membres de l’Église ont entendu du bruit. Comme Rodrigue était incapable de parler, on l’a accusé de sorcellerie, l’a arrosé d’essence et l’a brûlé. Il est décédé après une semaine de terribles souffrances.»
À Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, comme ailleurs en RDC, les enfants accusés de sorcellerie sont soumis à de véritables supplices dans certaines Églises. «Nous avons enregistré 67 cas d’enfants accusés de sorcellerie ayant subi des maltraitances dans la seule ville de Goma, d’août 2007 à ce jour. Ces enfants sont amenés par leurs propres parents ou un membre de la famille dans des églises où sont pratiquée des cérémonies de délivrance proches de la torture, dénommées rushunda [rites dits de «libération», ndlr]», affirme Kataka Tsongo, chef de Bureau de la division provinciale du ministère Genre, famille et enfants.
DES CEREMONIES DE TORTURE
Ces Eglises reçoivent des enfants dans des chumba ya maombi [maisons de prière où se font des cérémonies de délivrance, ndlr], où foisonnent les témoignages spectaculaires des personnes présentées comme d’anciens sorciers et magiciens. Généralement, le pasteur demande à l’enfant d’avouer qu’il est sorcier. Si celui-ci nie, le pasteur insiste, jusqu’à demander aux parents de lui laisser l’enfant pour une délivrance qui peut prendre une semaine ou plusieurs mois. Les cérémonies sont en principe gratuites, mais les parents ou tuteurs sont encouragés à faire un don en échange de la délivrance de l’enfant. «Ces Églises n’ont qu’un seul objectif : s’enrichir, quitte à détruire les enfants pour y parvenir», affirme Kataka Tsongo. Sur le chemin de la délivrance, tout est permis : confinement, jeûne forcé, brûlures, coups de fouet, incisions. De véritables actes de torture.
Aucun précepte religieux ou spirituel n’incite pourtant à ces rites cruels. «Traiter les enfants de sorciers en pratiquant cette rushunda est une déviation pure et simple du spirituel. Ces groupes sont dirigés par des gens sans aucune formation biblique. Cela ne correspond en rien à la vision de Jésus Christ sur les enfants», regrette Lyn Lucie, responsable de la Coalition pour le développement de la petite enfance (CDPE). D’autres Églises s’inquiètent aussi du phénomène. D’après le pasteur Luc Tshimwanga, de l’Église Patmos, «un enfant doit se sentir en sécurité à la maison, à l’école et à l’église. Si un pasteur persécute un enfant en demandant un don en échange, ce n’est plus la parole de Dieu. La Bible ordonne d’imposer les mains sur le malade pour qu’il guérisse. Nulle part, elle ne suggère de le supplicier ou de le fouetter.»
LES ENFANTS NE SONT PAS NOS ENNEMIS
«Mon père allait au travail chaque matin et rentrait tard. Ma belle-mère vendait au marché, nous laissant avec mes deux petits frères sans rien à manger alors qu’elle gardait de la nourriture à la maison. Cela nous poussait à voler, témoigne Mopao Manu, un enfant dit sorcier aujourd’hui encadré par l’ONG de protection de l’enfance Midefehops. Quand elle revenait, les injures de «sorciers» fusaient. Quand elle se disputait avec notre père, elle disait que c’était de ma faute et un jour, elle m’a poussé à quitter la maison.»
Selon le bureau de l’Unicef à Goma, des milliers d’enfants de moins de 15 ans se retrouvent ainsi dans la rue à cause de la pauvreté de leurs familles qui ne peuvent assumer leur charge et de certaines croyances en la sorcellerie. Pour Roger Basungeli, coordinateur de la CDPE, «nous devons éviter de traiter ces enfants de sorciers, mais les encadrer en les envoyant à l’école, bien que ce soit difficile.»
Les enfants sont, à tort, considérés par la société comme coupables de sorcellerie et non comme des victimes. Mais il semble que la population commence à prendre conscience de ce fait. «Dans une Église appelée Groupe charismatique, un pasteur a brûlé les deux mains d’un enfant pour lui faire avouer qu’il était sorcier. Après ce forfait, le pasteur a voulu fuir, mais tout le quartier s’en est pris à lui et a brûlé l’église», raconte Papa Paul Kawe.
Les autorités réagissent aussi à ces dérives. «Pour nous, les preuves qui expliqueraient la sorcellerie des enfants n’existent pas. Donc, tout parent ou pasteur qui traite un enfant de sorcier viole ses droits et doit être réprimandé et traduit en justice, selon la nouvelle loi du 20/7/2006», déclare le major Polo Célestin, de la Police spéciale de protection de l’enfance (PSPE). Au mois d’avril de cette année, une maman a brûlé les mains de ses enfants dans de l’eau bouillante, les accusant de sorcellerie parce qu’ils avaient découvert l’endroit où elle gardait la nourriture et avaient tout mangé. Cette maman est actuellement en prison», poursuit-il.
Les actes de tortures sont effectivement et clairement sanctionnés par le Code pénal. Malheureusement, trop de cas restent encore à ce jour impunis.