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RDC : La décentralisation soulève d’inquiétudes que d’espoirs

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Depuis un certain temps,  la communauté internationale exhorte les pays africains à s’engager dans le processus de la décentralisation. Dans le cas de la Rdc, la décentralisation a été inscrite dans l’Accord cadre d’Addis-Abeba.

La démarche de la décentralisation rentre dans le cadre d’un nouveau paradigme pour le développement : la gouvernance démocratique. Pour des experts, la décentralisation offre une chance pour ré-légitimer l’Etat africain.  Si cela reste vrai pour la plupart des pays africains, en RDC, la décentralisation soulève par contre plus d’inquiétudes que d’espoirs. Ces inquiétudes se situent autour du risque d’implosion ou de la balkanisation du pays.

Voilà pourquoi les universitaires congolais doivent se mobiliser pour éclairer l’opinion publique voire les hommes politiques sur les contours du processus de la décentralisation. Ceci pour éviter qu’ils soient traités un jour de complices ou d’irresponsables face au risque d’implosion ou de balkanisation de la RDC.

Etant un processus lié au bon fonctionnement de l’Etat, la décentralisation  est au cœur du débat sur la ré-fondation de  l’Etat congolais. D’où l’importance de partir de l’analyse de l’Etat au Congo pour comprendre les enjeux. 

QUESTION DE L’ETAT AU CONGO

Depuis sa création, le Congo-Kinshasa a connu deux Etats.  Le premier,   l’Etat colonial construit par le Roi Léopold II en 1885 et annexé à la Belgique en 1908.  Le deuxième,  c’est l’Etat patrimonial construit en 1965  par le président Mobutu.

L’Etat colonial et l’Etat patrimonial ont quelque chose en commun : ils sont calqués sur le modèle occidental.  Pour le politologue français, Bertrand Badie,  cette occidentalisation est un échec parce que la greffe est impossible (l’Etat importé, l’occidentalisation de l’ordre politique). En d’autres termes, ces deux Etats n’ont jamais eu des racines dans la société congolaise.  Ils sont considérés comme prédateurs et étrangers de la société congolaise. Cela se remarque dans le langage populaire des Congolais.  Durant la colonisation, les Congolais qualifiaient l’Etat de Bula Matari, c’est-à-dire casseur de pierres, pour illustrer sa domination et sa prédation. Du coté de l’Etat patrimonial, le concept des biloko ya l’Etat vise à dénoncer la privatisation de l’Etat.

Pour imposer leurs dominations, Léopold II, Roi des Belges, et le président Mobutu ont recouru aux  méthodes staliniennes.  Pour sa survie, l’Etat colonial a mis en place la trinité coloniale, selon Crawford Young, dans son ouvrage « Politics in The Congo ou introduction à la politique congolaise.  Il s’agit de l’administration, des missions et des grandes sociétés.  En ce qui concerne l’administration coloniale, il y avait 10.000 fonctionnaires et officiers dans l’administration, la magistrature et l’armée.  Pour Crawford Young,  il n’était possible  à un Congolais, qu’il résidât en ville ou dans la brousse, de ne pas s’apercevoir qu’il était administré. 

Quant à l’Etat patrimonial, le président Mobutu a mis en place un système de parti unique, Mouvement populaire de la Révolution, qui deviendra parti-Etat. C’est-à-dire que le parti et l’Etat congolais étaient confondus. Le président Mobutu avait mis en place un réseau des clients politiques à travers tout le pays,  avec les services de renseignements, pour asseoir son contrôle sur toute la société congolaise. 

Cependant l’Etat colonial et l’Etat patrimonial ont connu une fin dramatique. L’Etat colonial s’est désintégré en 1960 avec le départ en catastrophe des colons belges de l’administration et de l’armée.  C’était la fin de l’Etat colonial qui a vécu durant 80 ans.  Dans ce vide étatique, le chaos s’est installé de 1960 à 1965.

Quant à l’Etat patrimonial,  il  ne va pas échapper à ce triste sort.  En 1984, Crawford Young et Thomas Turner annoncent déjà  les couleurs dans un ouvrage intitulé ‘ the Rise and Decline of the Zairian state (la montée et le déclin de l’Etat zaïrois).  C’est avec la guerre d’agression menée par le Rwanda et l’Ouganda soutenus par les puissances occidentales et leurs multinationales occidentales  à travers l’Afdl que  l’acte du décès de l’Etat patrimonial a été signé.  Le président Mobutu et ses clients vont fuir le Congo en 1997 comme ce fut le cas du départ des colons belges en 1960.  Pour la deuxième fois, le vide étatique s’installe au Congo jusqu’à ce jour malgré  toutes les tentatives pour reconstruire un nouvel Etat congolais.

Quand on part de la définition de la décentralisation comme  processus consistant pour l’Etat à transférer au profit des collectivités territoriales certaines compétences et les ressources correspondantes, on peut  poser une question de savoir si l’on peut décentraliser dans le vide étatique.

Cette question soulève certaines inquiétudes. D’abord, au moment où on parle de la décentralisation, il y a une étude de l’Union africaine financée par les Allemands sur la révision des frontières africaines. Ensuite, depuis la guerre d’agression, le Rwanda a des visées sur le Kivu. En 1998, dans une conférence de presse à Kigali  à l’hôtel Méridien, l’ancien Président pasteur a montré la carte pré-coloniale sur les frontières du Rwanda. La grande partie de la province du Nord Kivu est considérée  comme un ancien territoire rwandais. Enfin, la manière dont les fonds sont alloués à la décentralisation par la communauté internationale devrait susciter un débat entre la communauté internationale et les élites congolaises.

En tout état de cause, les Congolais doivent prendre leur destin en mains au lieu de laisser la communauté internationale décider à leur place.  Le problème du Congo, c’est la reconstruction de l’Etat et cela est de la responsabilité des Congolais qui sont encore lucides.

[FREDDY MULUMBA KABUAYI]