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Assassinat Chebeya - Bazana : Il faut saisir la justice internationale afin que la vérité triomphe

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Qui a tué le défenseur des droits humains Floribert Chebeya Bahizire et son chauffeur Fidèle Bazana Edadi? Qui a commandité ce double crime ? Pourquoi ? Des questions qui restent sans réponses quatre années après - osons le dire - l’élimination physique du directeur exécutif de l’association de défense des droits de l’Homme «La Voix des Sans Voix pour les droits de l’Homme» et son collaborateur. John Numbi Banza Tambo, alors patron de la police nationale congolaise (PNC), reste le principal suspect. Le 1er juin 2010, celui-ci avait donné rendez-vous à Chebeya au Quartier général de la PNC. Le corps de ce militant des droits de l’Homme sera retrouvé le lendemain sans vie. Son collaborateur Bazana n’a plus été revu. Volatilisé. La vérité dans ce double crime d’Etat est détenue par une sorte d’«association de malfaiteurs» composée de quatre personnes : «Joseph Kabila», le «général» John Numbi Banza Tambo, le «colonel» Daniel Mukalay wa Mateso et le «major» Christian Ngoy Kenga-Kenga, en fuite. Face à l’impuissance de la justice congolaise, il ne reste plus aux familles de victimes qu’à saisir les instances judiciaires internationales.

«Les défenseurs des droits humains du Congo-Kinshasa et du monde suivent avec le plus grand intérêt, depuis quatre années, l’affaire relative à la disparition de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana. Quatre années après, il est clair que les dirigeants congolais ont engagé le redoutable pari de renvoyer ce dossier dans les calendes grecques à travers une parodie de justice». L’homme qui parle s’appelle Paul Nsapu Mukulu. Il est le secrétaire général de la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme). Il a été joint, samedi 31 mai, au téléphone, en Belgique, par l’auteur de ces lignes. «Nous sommes du côté des victimes, a-t-il ajouté. Nous entendons poursuivre les investigations. Il s’agit d’un double assassinat politique».

Contexte

Lors de sa lutte dite de «libération» menée à partir du mois d’octobre 1996, l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) a bénéficié du «travail psychologique» réalisé par des organisations de défense des droits de l’homme tant nationales qu’internationales. Celles-ci ne faisaient aucun «cadeau» au pouvoir autoritaire de Mobutu Sese Seko dont elles avaient fini par brouiller l’image. Comme tout bon bantou, les dirigeants de l’AFDL étaient convaincus que les activistes des droits de l’Homme étaient devenus leurs "amis", voire alliés. 

Le 30 octobre 1996, Gaëtan Kakudji - qui n’était alors que secrétaire général du Parti de la révolution populaire (PRP) de LD Kabila - a publié un communiqué de presse auquel il avait joint une dépêche de l’AFP reprise dans le quotidien bruxellois « Le Soir » daté du 28 octobre 1996. Sous le titre «Droits de l’homme : détérioration », l’Agence France presse publiait des larges extraits du rapport rédigé par le rapporteur Chilien Roberto Garreton sur l’état des droits et libertés au Zaïre. «La torture, les exécutions sommaires, la détention arbitraire et les mauvais traitements se poursuivent au Zaïre et sont favorisés par l’impunité», pouvait-on lire. Le rapporteur dit regretter «également l’absence de garantie effective de liberté d’expression et d’un réel pluralisme dans les médias publics». 

Dans un petit commentaire, Kakudji écrivait ces quelques mots : « Ce rapport est la meilleure clé d’interprétation de la logique de guerre qui s’est imposé au Zaïre à partir de ses Régions de l’Est, aux abords du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda ». 

Quelques mois après l’accession de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir, Floribert Chebeya faisait partie des défenseurs des droits humains qui donnèrent de la voix en fustigeant l’arbitraire et la violence. «Rien n’a changé, déclarait-il. L’AFDL a instauré la culture de la gâchette facile».

Après l’arrivée de «Joseph Kabila» au sommet de l’Etat fin janvier 2001, l’intolérance est montée d’un cran. L’animosité du pouvoir à l’égard des organisations des droits humains prit la tournure d’un «duel à mort».

A maintes reprises, la «VSV» va exhorter le pouvoir kabiliste à procéder à la réouverture du procès sur l’assassinat du président LD Kabila. Au motif que les véritables commanditaires de ce crime n’étaient pas, selon elle, parmi les personnes embastillées à Makala. L’association avait également demandé l’amnistie en faveur des anciens collaborateurs de Mzee condamnés.

Suite au massacre des adeptes de Bundu dia Kongo en 2007 et 2008, la VSV va exiger des poursuites à l’encontre du ministre de l’Intérieur de l’époque, Denis Kalume Numbi, mais aussi de John Numbi Banza, inspecteur général de la PNC et de Christian Ngoy Kenga Kenga, commandant du tristement célèbre 

« Bataillon Simba ». Des démarches accueillies comme de la provocation.

Lors d’une conférence presse, fin juillet 2009, Lambert Mende Omalanga, ministre de la Communication, va se livrer à un réquisitoire à l’encontre des activistes des droits humains. Ceux-ci sont accusés d’avoir «des objectifs plus politiciens et financiers qu’altruistes et humanitaires ». Pour lui, les organisations de défense des droits humains élaborent des rapports dont le but est de «nuire à l’Etat congolais». Le décor est planté!

Fin février 2010, Floribert Chebeya effectue son ultime voyage à Bruxelles. Le 2 mars, il passe à la rédaction de Congo Indépendant. «La VSV se propose de déférer les assassins présumés des adeptes du Bundu dia Kongo (BDK) devant la Cour pénale internationale, confie-t-il. Je vous demande d’identifier quelques parents des victimes afin qu’ils se constituent parties civiles». Rentré à Kinshasa, «Floribert» n’a pas cessé d’envoyer des mails afin de connaître la suite. Les démarches sont infructueuses. En désespoir de cause, le 31 mai, il envoie un dernier mail : «La VSV a décidé de se porter elle-même partie civile». 

Le rendez-vous fatal

Le 10 février 2010, Floribert Chebeya écrit à John Numbi Banza, alors chef de la police. Objet : solliciter une entrevue. Le militant des droits humains voulait saisir cette occasion pour plaider en faveur de l’humanisation des conditions carcérales dans les cachots de la police. Une situation qui est à la base de la multiplication des cas de décès. La correspondance reste sans suite jusqu’au 28 mai. Ce jour-là, le policier Michel Mwila se rend au siège de la VSV pour remettre à «Floribert» la réponse de Numbi. Un banal «accusé de réception». Chebeya en profite pour relancer sa demande d’audience. Mwila l’appelle le lendemain pour lui dire qu’il sera reçu le 1er juin. Le 31 mai, c’est le colonel Daniel Mukalay wa Mateso, le bras droit de Numbi, qui contacte Chebeya en personne pour confirmer le rendez-vous. Heure : 17h30.

Après avoir prévenu son épouse, les membres de la VSV et les responsables de la division des droits de l’Homme de la Monusco (BCNUDH), Chebeya se rend au Quartier général de la police. Il y est conduit par son chauffeur Fidèle Bazana. Le lendemain 2 juin, le corps sans vie du défenseur des droits humains est retrouvé sur la banquette arrière de sa voiture au quartier Mitendi sur la route de Matadi. Bazana, lui, n’a plus jamais été revu. Une chose paraît sûre : les deux hommes ont été occis dans les installations de la police. 

Qui a tué Floribert Chebeya ?

Dès le lendemain de la mort de "Floribert", «Joseph Kabila» et son entourage dissimulaient mal une agitation certaine. Au cours d’une réunion du Conseil supérieur de la défense, tenue le 4 juin 2010, « Joseph » dit sa volonté de «faire toute la lumière» sur cette affaire. Le ministre de l’Intérieur et de la sécurité d’alors, Adolphe Lumanu Mulenda, publia un communiqué réaffirmant la volonté du gouvernement de clarifier les circonstances de ce «meurtre». 

Conseiller spécial du chef de l’Etat en matière de Sécurité, Pierre Lumbi Okongo, est dépêché auprès de la veuve Chebeya Annie pour exprimer les «condoléances» du président de la République ainsi que «sa détermination» à «faire toute la lumière» sur l’homicide. Aux termes d’une parodie de procès, les policiers Daniel Mukalay, Georges Kitungwa Amisi, François Ngoy Mulongoy, Michel Mwila et Mandiangu Buleri nient les faits en bloc. Ils n’ont jamais vu Chebeya et Bazana au siège de la police. Numbi, lui, prétend qu’il se trouvait à Maluku où il supervisait la parade militaire prévue le 30 juin. Ce beau monde sera démenti par un témoin inattendu. Il s’agit d’un Camerounais nommé Gomer Martel qui se trouvait ce 1er juin au QG de la police. Les accusés sont condamnés à mort. Trois « flics » sont en fuite : Christian Ngoy Kenga Kenga, Paul Mwilambwe et Jacques Mugabo. Le cas de ce dernier est assez intéressant. 

Jacques Mugabo, alias Amisi Mugango, alias Maikekilo.Sous - commissaire adjoint de la police nationale, Jacques Mugabo s’est fait délivrer un vrai-faux passeport de service sous le patronyme d’«Amisi Mugangu». Qui l’a aidé à obtenir ce document ? « C’est le général John Numbi qui m’a aidé », dira-t-il. 

Depuis Kampala, en Ouganda, l’homme a pris contact avec la Mission onusienne et des diplomates en poste à Kinshasa. Joint au téléphone par l’auteur de ces lignes, il avoue : «J’ai participé à l’exécution de Chebeya et de son chauffeur. Je suis prêt à témoigner à condition que ma sécurité soit garantie». 

Ancien chauffeur et confident de Daniel Mukalay, «Amisi Mugangu» est devenu l’homme qui en savait trop. Il se dit «traqué» par les sicaires du conseiller spécial du chef de l’Etat en matière de sécurité Pierre Lumbi Okongo. Il cite un certain Elie Lungumbu et le colonel Marcel Mbangu. Diplomate en poste en Ouganda, ce dernier est présenté comme étant un «spécialiste en kidnapping». «Floribert Chebeya devait être éliminé le 23 mai 2010, raconte Amisi Mugangu. Nous étions en embuscade aux environs de son domicile. Nos informateurs s’étaient trompés. La cible était rentrée plus tôt que prévu à son domicile. Le 1er juin, Chebeya a été exécuté par étouffement. Après cela, nous nous sommes occupés de son chauffeur. Le corps du chauffeur a été immergé dans le fleuve aux environs de Kinsuka.» 

Qui a commandité ce double crime ?

«L’ordre final d’exécuter Floribert Chebeya a été donné au colonel Daniel Mukalay par le général John Numbi qui a été instruit par la «haute hiérarchie. C’était le lundi 31 mai à 10h00 ». C’est toujours Amisi Mugangu qui parle.

Quel en est le mobile ?

Réponse d’Amisi Mugango : «Chebeya dérangeait le pouvoir de notre Président. Il donnait une mauvaise image du régime à travers des rapports sur la situation des droits de l’homme.»

S’agissant du mobile, l’inspecteur Paul Mwilambwe dira à RFI que «Chebeya était un témoin gênant». Ajoutant qu’il a enquêté sur le massacre des adeptes de Bundu Dia Kongo et à l’Equateur. Selon lui, ce sont les éléments du "bataillon Simba" dirigé par le major Christian qui avaient mené des opérations. "Les hommes de ce bataillon recevaient les ordres directement du général Numbi".

Début novembre 2010, « Amisi Mugangu » envoie un mail libellé comme suit à l’auteur de ces lignes : «Je vais quitter l’Ouganda. Mon chef, le major Christian Ngoy, m’a demandé de le rejoindre dans un pays africain.» Il précise dans son courriel que "ce voyage a été reporté par deux fois". Le 27 novembre, Amisi n’a plus donné signe de vie. La veille, un témoin l’a vu alors qu’il embarquait à Kampala dans un véhicule 4x4 immatriculé «CD 18». Une plaque attribuée à l’ambassade... du Congo-Kinshasa. L’ex-chef du fameux « bataillon Simba » qui vivrait au Gabon devrait en savoir un peu plus. 

Paul Mwilabwe. Policier fugitif, l’inspecteur Paul Mwilambwe, était à l’époque des faits chargé de la sécurité au QG de la police nationale. Il surveillait les allées et venues dans les installations grâce à des écrans. Interviewé en octobre 2012 par le cinéaste belge Thierry Michel, il confirma la version donnée par «Amisi». Mwilambwe ira plus loin dans un entretien daté du 17 octobre 2012 avec Radio France Internationale : «(…), je suis un témoin gênant pour le président de la République et même pour le général Numbi. L’ordre d’exécuter Chebeya a été donné par Joseph Kabila". C’est le major Christian Ngoy Kenga Kenga qui lui aurait dit : «(…), j’ai reçu l’ordre du président de la République par le canal du général Numbi». Ngoy d’ajouter : «Toute personne qui accompagnerait Chebeya, que ça soit son fils, que ça soit son collègue, que ça soit son épouse, devait subir le même sort …». 

Mwilambwe poursuit sa narration à RFI: « A partir de 17 heures, mon ami le major Christian Ngoy (…) m’a appelé. Il me dit : « Je suis accompagné par un visiteur de marque qui va rencontrer le général Numbi. Je lui ai répondis que le général Numbi est absent. Il est entré dans mon bureau avec un monsieur que je ne connaissais pas. Et lorsqu’il est sorti, la personne s’est présentée devant moi et m’a dit : « Je m’appelle Floribert Chebeya, le secrétaire exécutif de la Voix des Sans voix ». Combien de temps est-il resté dans votre bureau ? «A partir de 19 heures et quelques minutes, c’est le major Christian qui est venu récupérer Chebeya dans mon bureau. Tout d’abord, il s’est excusé devant Chebeya en disant : « Le chef s’excuse, il ne doit plus vous recevoir ici au bureau. Il préfère vous recevoir en sa résidence privée ». Mais en sortant, à partir de la réception, Chebeya a été cagoulé, au niveau de la réception. Comment le savez-vous ? « Sous mon bureau, il y a une caméra de surveillance et cette caméra capte à partir de mon bureau jusqu’à 50, 100 mètres. Alors lorsqu’on a fait le mouvement de prendre Chebeya brusquement, la caméra a sonné. En regardant cette caméra, je vois le major Christian et quelques éléments de la police cagouler Chebeya avec les sachets Viva. Et on a commencé à les scotcher. Et c’est ce qui m’a incité à quitter mon bureau et à descendre voir ce qui se passe. » « Je n’ai pas trouvé Chebeya à la réception. On l’a amené directement au hangar. J’ai appelé le major Christian. Je lui ai posé la question pour savoir. Il m’a dit : «Monsieur, ferme ta bouche. C’est un ordre qui vient de la hiérarchie. Je lui ai encore posé la deuxième question : Qui vous a donné cet ordre ? Il m’a dit : c’est le président de la République, pour la première fois. Je lui ai posé la question : Qui a reçu l’ordre du président de la République ? Par téléphone ou par quoi précisément ? Il m’a dit : Non, j’ai reçu l’ordre du président de la République par le canal du général Numbi». 

Le dernier mot revient à Paul Nsapu Mukulu : «Floribert Chebeya avait constitué des dossiers très sensibles dans lesquels la responsabilité de John Numbi était engagée. Celui-ci bénéficie du soutien de Joseph Kabila qui lui garantit l’impunité. A travers ce quatrième anniversaire, nous prenons la résolution de saisir la justice internationale afin que la vérité triomphe».

Baudouin Amba Wetshi