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RDC : Inféodation de l’appareil judiciaire

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L’annonce, le mardi 23 octobre, de la décision de la Cour militaire de Kinshasa-Gombe de ne pas «convertir» le «renseignant» John Numbi Banza Tambo - ancien patron de la police nationale - en prévenu, dans le procès ouvert sur l’assassinat de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana, confirme l’inféodation de l’appareil judiciaire tant civil que militaire au pouvoir politique en général et à la Présidence de la République en particulier. Ce déni de justice ne peut être interprété que comme un aveu implicite de culpabilité. L’ancien chef de la police nationale constitue manifestement le «fusible» qui pourrait conduire au véritable commanditaire de ce double crime d’Etat. Tous les témoignages et présomptions désignent en effet «Joseph Kabila» et John Numbi comme étant les «cerveaux» de ces crimes odieux. Selon l’avocat bruxellois, Jean-Claude Ndjakanyi, les organisations de défense des droits de l’Homme doivent rester dans le procès afin d’épuiser les voies de recours internes. Rappelons qu’un témoin gênant dans ce dossier judiciaire a "disparu". C’était le 26 novembre 2010, dans la capitale ougandaise. Il s’agit du sous-commissaire adjoint de police Jacques Mugabo, alias Amisi Mugangu, alias Maike Kilo. Membre du «Bataillon Simba» dirigé jadis par le major Christian Ngoy, l’homme servait également de chauffeur auprès du colonel Daniel Mukalay wa Mateso, chef adjoint à la direction des services spéciaux de la police (DRGS). En cavale, Mugabo avait participé à l’exécution de Chebeya et Bazana. A qui profite le crime? Quel rôle l’ambassade congolaise à Kampala y a pu jouer?

«Floribert dérangeait par la force de la vérité. La vérité qui découlait des rapports qu’il publiait sur l’état des droits de l’Homme dans notre pays. Il fallait supprimer cette vérité. On a éliminé un homme mais pas la vérité. J’ai la conviction qu’aussi longtemps que la justice congolaise sera ce qu’elle est, il sera difficile de trouver les coupables». L’homme qui tient ces propos aux allures d’"oracle" n’est autre que l’abbé José Mpundu. C’était à l’issue de l’office religieux célébré, fin juin 2010, à Kinshasa, à l’occasion des obsèques de Floribert Chebeya Bahizire, le regretté directeur exécutif de l’association de défense des droits humains «La Voix des Sans Voix pour les droits de l’Homme» (VSV). De son vivant, Chebeya avait l’habitude de dénoncer l’existence d’une justice à deux vitesses au Congo démocratique. «(…), nous vivons en RDC où il y a une justice des plus forts contre les plus faibles», s’enrageait-il. 

Refus de juger

Plus de deux années après la mort de Chebeya et Bazana, deux questions restent sans réponses. Qui a commandité ce double assassinat? Qu’en est-il advenu du corps de Bazana? Un seul homme peut répondre à ces interrogations. Son nom : John Numbi Banza Tambo. Ancien (?) tout-puissant patron de la police nationale, cet ancien agitateur de la Juferi (Jeunesse de l’Union des fédéralistes et républicains indépendants), au Katanga, avait donné rendez-vous à "Floribert" au siège de la police ce jour fatidique du 1er juin 2010. Floribert et "Fidèle", son compagnon d’infortune, n’ont plus jamais été revus en vie. Par la volonté de la très moutonnière justice militaire congolaise, l’affaire Chebeya & Bazana est en passe d’allonger la longue liste des énigmes criminelles survenues sous la présidence de "Joseph Kabila". Il va sans dire que la vérité vraie sera éludée aussi longtemps que ce dernier sera à la tête de l’Etat. Les véritables coupables seront impunis. 

Principal suspect, le «général» John Numbi Banza Tambo est ainsi exonéré de toutes poursuites judiciaires. "Joseph" qui joue au chat et à la souris avec la communauté internationale, en matière des droits humains, a bien choisi le moment. Il a attendu neuf jours après la fin du sommet de la Francophonie qui s’est tenu du 12 au 14 octobre dernier à Kinshasa pour montrer sa vraie face de prédateur des droits et libertés et d’"artisan de l’impunité". La décision de cette juridiction militaire est inique. Il ne s’agit ni plus ni moins que du refus de juger. 

En annonçant son retrait du procès sur l’affaire Chebeya et Bazana en tant que partie civile, la VSV a pris une décision compréhensible mais discutable. "Les parties civiles doivent rester dans le procès jusqu’au prononcé de l’arrêt afin d’épuiser toutes les voies de recours internes", estime l’avocat bruxellois Jean-Claude Ndjakanyi Onokoma Shongo. Ajoutant: "On ne peut valablement saisir les juridictions internationales qu’après l’épuisement de la procédure au niveau de la justice nationale. Agir autrement reviendrait à faire le jeu du pouvoir". 

En protégeant ouvertement le suspect John Numbi, «Joseph Kabila» a engagé le redoutable pari de se faire juger voire déjuger par l’Histoire. Les faits sont pourtant têtus.

"Chebeya et Bazana, connais pas!"

Lors du procès, les policiers présents - en l’occurrence Daniel Mukalay wa Mateso, Georges Kitungwa Amisi, François Ngoy Mulongoy, Michel Mwila wa Kubambo et Blaise Mandiangu Buleri - ont semblé avoir bien assimilé leur "leçon". Leur ligne de défense consistait à soutenir l’insoutenable. A savoir qu’ils n’ont "jamais vu" Chebeya et Bazana au siège de la police. Et pourtant. Le 28 mai 2010, le commissaire Michel Mwila était passé au siège de la "VSV". Il était porteur de la réponse de Numbi à une lettre lui adressée par Chebeya en ...février de la même année. Chebeya a rappelé à cette occasion son intention de s’entretenir avec le patron de la police sur "les conditions carcérales inhumaines" dans les cachots tenus par la police. Le 31 mai 2010, Mwila a joint le directeur du VSV au téléphone pour lui notifier la date de l’entrevue soit le lendemain. 

Le colonel Daniel Mukalay a prétendu n’avoir jamais vu Chebeya ce 1er juin 2010 à l’Inspection générale de la police nationale. Il néanmoins reconnu, ô paradoxe, qu’il avait invité le défenseur des droits humains à venir rencontrer l’Inspecteur général Numbi le 1er juin 2010 à 17h30. Et ce après avoir consulté le responsable du protocole sur l’emploi du temps du "chef". "C’est faux!", protestait l’intéressée, en l’occurrence la colonelle Alaine Ilunga. Curieusement, cinq pages - dont celle du 1er juin 2010 - manquent dans le registre tenu par le service du protocole dirigé par . Appelé à la barre en tant que "renseignant", Numbi dira sur un ton empreint d’arrogance : "Jusqu’aujourd’hui, je ne sais même pas pourquoi Monsieur Chebeya voulait me rencontrer". Et d’ajouter : "On ne l’a pas invité. Il n’y a jamais eu d’invitation ni convocation. On ne l’a pressé de venir me voir". Les policiers ont menti. Homme méticuleux et prudent, Floribert Chebeya avait pris soin d’envoyer un SMS, revêtu de sa signature, à son épouse Annie ainsi qu’à la division des droits de l’Homme de la Mission onusienne au Congo : "Je vais rencontrer l’IG PNC (Ndlr : Inspecteur général de la police nationale congolaise) à 17h30. Veuillez suivre. je vous préviens après l’entretevue". Il était 17h22. A 19h46, un autre message SMS est expédié à Annie Chebeya : "Je n’ai pas pu rencontrer l’IG. Je crois qu’il est retenu quelque part. Je vais à l’UPN". Ce dernier texto n’est pas signé. "Annie" n’a pas reconnu le style de son époux. 

Gomer Martel et Jacques Mugabo

Trois témoins inattendus ont enfoncé la ligne de défense des accusés. Le premier, Gomer Martel, de nationalité camerounaise, assure avoir vu Chebeya ce 1er juin 2012 au siège de la police. Le second n’est autre que le sous-commissaire adjoint Jacques Mugabo, alias Amisi Mugabo, alias Maïke Kilo. Membre du bataillon Simba. L’homme fait partie des trois policiers fugitifs dont Christian Ngoy Kenga Kenga et Paul Mwilambwe. Contrairement aux deux derniers, "Amisi Mugangu" a mal dans sa peau. Il veut soulager sa conscience. De l’Ouganda où il a trouvé refuge, il contacte, par courrier électronique, des membres du corps diplomatiques en poste à Kinshasa: "J’ai participé à l’exécution de Floribert Chebeya et de son chauffeur Fidèle Bazana. Je suis prêt à témoigner à condition que ma sécurité soit assurée". Joint au téléphone par l’auteur de ces lignes, le policier donne sa part de vérité : «Floribert Chebeya devait être exécuté le 23 mai 2010. Nous étions en embuscade aux environs de son domicile. Nos informateurs s’étaient trompés. La cible était rentrée plus tôt que prévu à son domicile. L’ordre final d’exécuter Chebeya a été donné au colonel Daniel Mukalay par le général John Numbi, instruit par la «haute hiérarchie. C’était le lundi 31 mai à 10h00. Chebeya a été exécuté par étouffement. Après cela, nous nous sommes «occupés» de son chauffeur. Le corps du chauffeur a été immergé dans le fleuve aux environs de Kinsuka.» Quid du mobile? Sans hésiter, le flic en fuite de murmurer : «Chebeya dérangeait le pouvoir de notre Président. Il donnait une mauvaise image du régime à travers des rapports sur la situation des droits de l’homme.» Le 26 novembre 2010, Jacques Mugabo, alias Amisi Mugango, n’a plus été revu. "Je dois aller rejoindre mon chef Christian Ngoy dans un pays africain", avait-il dit la veille. L’homme détenait encore quelques effets personnels de Chebeya dont le téléphone portable. Il se disait traqué par les sbires du régime particulièrement les "hommes" du conseiller spécial du chef de l’Etat en matière de sécurité. Il n’hésitait pas à citer des noms de ses poursuivants. C’est le cas notamment d’un certain Elie Lungumbu et d’un "diplomate" en poste à l’ambassade du Congo à Kampala, le colonel Marcel Mbangu. "Joseph Kabila" et John Numbi ont-ils l’exécution du sous-commissaire adjoint Jacques Mugabo afin d’éliminer un témoin gênant? L’ambassade du Congo en Ouganda serait-elle impliquée dans ce crime d’Etat? 

Paul Mwilambwe

Le témoignage de Jacques Mugabo, alias Amisi Mugango, ont été confirmés à plus de 80% par le troisième témoin à charge. Il s’agit de l’inspecteur de police Paul Mwilambwe. Dans une interview accordée, le 17 octobre dernier, à Radio France Internationale, le flic a confirmé la présence de Chebeya et de Bazana au siège de la police nationale ce 1er juin 2010. L’homme n’est pas allé par quatre chemins en affirmant, citant le major Christian Ngoy, que l’ordre d’exécuter Chebeya a été bel et bien donné à John Numbi par le président de la République. "A partir de 17 heures, raconte-t-il, mon ami le major Christian Ngoy qui est le commandant du bataillon Simba m’a appelé. Il m’a dit : Je suis accompagné d’un visiteur de marque qui va rencontrer le général Numbi. Je lui ai dit : Non, le général Numbi est absent. Il m’a répondu : Non, dans quelques minutes, le général va arriver à l’Inspection générale». Mwilabwe de poursuivre : "Il (Ndlr: Christian Ngoy) est entré avec un monsieur que je ne connaissais pas. Et lorsqu’il est sorti, la personne s’est présentée devant moi et m’a dit : Je m’appelle Floribert Chebeya, le secrétaire exécutif de la Voix des Sans Voix. Sous mon bureau, il y a une caméra de surveillance et cette caméra capte à partir de mon bureau jusqu’à 50, 100 mètres. Alors lorsqu’on a fait le mouvement de prendre Chebeya brusquement, la caméra a sonné. En regardant cette caméra, je vois le major Christian et quelques éléments de la police cagouler Chebeya avec les sachets Viva. Et on a commencé à les scotcher. Et c’est ce qui m’a incité à quitter mon bureau et à descendre voir ce qui se passe. J’ai appelé le major Christian. Je lui ai posé la question : Qui a reçu l’ordre du président de la République ? Il m’a dit : Non, j’ai reçu l’ordre du président de la République par le canal du général Numbi". Mwilambwe est formel : «C’est le général Numbi qui a intimé l’ordre au major Christian. Et lorsqu’il a donné cet ordre, il a dit au major Christian que cet ordre venait du président de la République. Ça c’est le major Christian qui me le rapporte. D’abord l’ordre est venu : toute personne qui accompagnerait Chebeya, que ça soit son fils, que ça soit son collègue, que ça soit son épouse, doivent subir le même sort que Chebeya". Mwilambwe, citant Christian Ngoy, de conclure : «Voyez dans la voiture. Son chauffeur, on l’a déjà exécuté». J’ai regardé la voiture et j’ai vu un corps sans vie. Et lorsque je parle avec le major Christian, les policiers sont en train de continuer à étouffer Chebeya».

La veuve Chebeya écrit à François Hollande

Dans une lettre datée du 7 octobre 2012, la veuve Chebeya, née Annie Mangbenga Nzinga demandait au président français François Hollande d’inviter

«Joseph Kabila» à «contribuer à l’éclatement de la vérité» en laissant la justice poursuivre en toute indépendance les «véritables commanditaires» de la mort de son mari et de «mon frère» Fidèle Bazana Edadi. «A défaut, concluait-elle, en voulant à tout prix protéger son collaborateur John Numbi à travers une parodie de procès (…), l’Histoire retiendra pour l’éternité sa responsabilité personnelle dans l’assassinat de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana».

Baudouin Amba Wetshi