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RDC : Anthony BOUTHELIER donne des leçons de maturité à François HOLLANDE

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"Je crois qu'elle (la politique africaine de Hollande) n'est pas encore facile à déchiffrer". "On a eu, d'un côté, un bon discours à Dakar et puis, d'un autre côté, un moins bon discours à Kinshasa où on a tenu un discours très moralisateur qui a eu le don d'agacer terriblement les Africains". "La priorité c'est le développement et non pas la démocratie (...) parce que, grâce au développement, il y aura l'émergence d'une classe moyenne qui, elle, permettra de faire avancer la démocratie. A Kinshasa, on a inversé les priorités." "Il (Hollande) n'aurait sans doute pas eu la même attitude en Chine ou en Russie. Vous n'allez pas me dire que les démocraties dans ces deux pays sont des modèles." "Ce que je regrette, c'est que on peut dire des choses, mais d'une façon ou d'une autre, c'était humilier les dirigeants de la RDC et c'est cette maladresse que je reproche à Hollande."

Ces phrases sont de M. Anthony Bouthelier, président délégué du Conseil Français des Investisseurs en Afrique (CIAN), qui les a tenus dans une interview avec RFI ce jeudi 9 novembre 2012. Le patron des investisseurs français vers l'Afrique revenait sur les erreurs politiques et diplomatiques que le Chef de l'Etat français, François Hollande avait commises à Kinshasa sous prétexte de défendre la démocratie et les droits de l'homme. Véritable leçons de maturité que ces propos dont l'auteur décortique sans complaisance la démarche de Hollande à Kinshasa.

Nombreux sont, en effet, ceux qui aient désapprouvé l'attitude de Hollande, même s'il s'était, pour cela, fait accompagner d'un bataillon de médias français pour accompagner ses incartades verbales et comportementales. Bouthelier y a plutôt trouvé d'énormes erreurs d'approche du développement et espère que Hollande sortira vite de son noviciat.

Sans trop de commentaire, voici l'entretien d'Antony Bouthelier avec Christophe Boisbouvier.

[Pascal Debré Mpoko]

RFI: Six mois après son arrivée au pouvoir, que pensez-vous de la politique africaine de François Hollande ?

Antony Boutelier : Je crois qu'elle n'est pas encore facile à déchiffrer. Je pense qu'il faut laisser le temps au temps, parce que la dernière manifestation était le voyage de François Hollande en Afrique. On a eu, d'un côté, un bon discours à Dakar avec l'annonce de la fin de la France-Afrique, ce qui était une bonne nouvelle; et puis, d'un autre côté, un moins bon discours à Kinshasa. Là, on a tenu un discours très moralisateur qui a eu le don d'agacer terriblement les Africains, de quelque tendance qu'ils soient, parce qu’ils ont l'impression qu'il y a des discriminations et que ce genre de discours leur est réservé. Une façon de dire qu'il n'aurait pas la même attitude à Moscou ou à Pékin. Je crois que nous Français devons être très prudents, non pas qu'on soit contre la démocratie - d'ailleurs on préfère que les transitions politiques se passent d'une manière pacifique -, mais la priorité c'est le développement et non pas la démocratie. Parce que, grâce au développement, il y aura l'émergence d'une classe moyenne qui, elle, permettra de faire avancer la démocratie. A Kinshasa, on a inversé les priorités.

RFI : Il y a deux semaines vous avez publié, sous le titre "Kinshasa la dérive", un flash info qui dénonce une approche dogmatique de François Hollande en Afrique...

A.B. : Oui, effectivement, c'est une approche dogmatique. On s'imagine qu'en affichant ses convictions démocratiques on va faire avancer la cause du développement en Afrique.

RFI : Mais quand François Hollande dit que la situation de la démocratie et des droits de l'homme au Congo est inacceptable, il a tort?

A.B. : Sur le fond il n'a pas tort; elle est inacceptable. D'ailleurs je me permets de vous rappeler qu'il y a quelques années, dans un quotidien du soir, j'avais dénoncé les systèmes cleptocratiques en Afrique. Mais il n'est pas besoin d'humilier publiquement les dirigeants africains en leur disant : "ce que vous faites ce n'est pas bien, je vais vous donner des leçons". Surtout de la part d'une ancienne puissance coloniale! Il faut qu'on fasse attention, quand même!

RFI : A la cérémonie d'ouverture du sommet de la francophonie à Kinshasa, François Hollande avait omis de saluer Joseph Kabila. Ca vous choque?

AB : Oui, là ça me choque et je vais vous dire quoi. Il n'aurait sans doute pas eu la même attitude en Chine ou en Russie. Vous n'allez pas me dire que les démocraties dans ces deux pays sont des modèles. Où ce discours doit-il commencer et où doit-il s'arrêter?

RFI : A cela François Hollande répond que c'est certain qu'il ne tiendrait pas ce discours à Pékin, mais c'est parce qu'il aime l'Afrique.

AB : Eh bien voici là un discours paternaliste du style qui aime bien châtie bien. Je suis votre papa et je donne la fessée à mes enfants. Nous sommes carrément sur ce registre là, et nous devons être lucides. Ca c'est complètement inacceptable.

RFI : Vous dites que c'est un donneur de leçons, mais dans son discours de Dakar, est-ce que, au contraire, François Hollande n'a pas multiplié des marques de respect à l'égard de ses hôtes sénégalais?

AB : C'est pour ça que je vous dis que le discours de Dakar a été bon. Il a été bon à Dakar et moins bon à Kinshasa.

RFI : Franchement, est-ce que la situation de la démocratie et des droits de l'homme est la même à Kinshasa qu'à Dakar?

EB : Absolument pas. Ce que je regrette, c'est que on peut dire des choses, mais d'une façon ou d'une autre, c'était humilier les dirigeants de la RDC et c'est cette maladresse que je reproche à Hollande.

RFI : En gardant ses distances avec Joseph Kabila, François Hollande a mécontenté son hôte, mais est-ce qu'au contraire, il n'a pas donné satisfaction à beaucoup de congolais?

AB : Ça ce n'est pas certain. La réaction de Tshisekedi est assez révélatrice...

RFI : Tshisekedi a accepté d'être reçu par le Président François Hollande à l'ambassade de France...

AB : Il a dit - et c'était sur votre antenne - qu'il n'avait pas à recevoir des leçons. Je crois que les Africains n'ont pas besoin d'aide extérieure pour que nous nous disions, nous français, ce qui est bien ou pas en RDC! On peut, sans pour autant sauter au cou d'un dictateur, avoir des relations d'Etat à Etat.

RFI : Depuis six mois, les relations ne sont pas simples entre la France et certains pays africains comme la Guinnée Equatoriale, le Congo Kinshasa ou le Tchad. Est-ce que les entreprises françaises peuvent en subir le contre-coup?

AB : Je rappelle que 17% des exportations françaises sont en Afrique. Ça représente des milliers d'emplois en France. Il y a des attitudes ou des discours un peu anti-entreprise, anti-riches ou anti tout ce dont on a besoin pour faire du développement. Nous n'attendons pas de ce gouvernement qu'il nous aide, mais, au moins qu'il ne nous complique pas la vie.

RFI : A la différence de Jacques Chirac ou Nicols Sarkozy, François Hollande n'amène pas des hommes d'affaires dans son avion quand il voyage en Afrique. Est-ce que vous le regrettez?

AB : Je le regrette. Ecoutez, il y avait d'excellentes Ong de développement telles que - sans leur faire de la publicité - le GRET ou Agrisud, par exemple. Mais là encore c'est une erreur d'appréciation parce que le développement repose sur un moteur connu : une administration forte et des entreprises créatrices de richesses.

RFI : Vous regrettez Nicolas Sarkozy?

AB : Pas du tout. Je ne vais pas tirer sur une ambulance. Il y a eu des erreurs de fait comme celle de Dakar qui n'a pas amélioré notre image.

RFI : Le discours de Nicolas Sarkozy en 2007...

AB : Bien sûr. J'ai eu l'honnêteté de dire que le discours de Dakar était bon...

RFI : Celui de François Hollande

AB : Oui, mais à Kinshasa il était moins bon et la réaction de Tshisekedi illustre parfaitement ce que je viens de vous dire. Je crois que c'est François Hollande qui a parlé d'un temps d'apprentissage quand il avait parlé de Denise Novice. J'espère que le noviciat va être rapide, parce que si vraiment c'est le développement qui est au cœur de ses préoccupations, son premier interlocuteur doit être les entreprises.