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Développement : Les élites africaines devraient tirer les leçons de l’expérience brésilienne

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L'expérience du Brésil atteste que tout pays du Tiers monde peut réaliser des progrès macroéconomiques et sociaux importants et se fortifier face aux chocs extérieurs en adoptant dans la durée de politiques macroéconomiques rigoureuses et en réformant ses marchés.

A travers l'expérience du Brésil qui a réussi à se hisser parmi les puissances économiques mondiales sans conjurer la pauvreté absolue, il est évident que le développement n'est pas une marche allègre vers une société hédoniste. 

En fait, le développement est l'aboutissement de la participation et des efforts d'un peuple dans toutes les sphères de la vie de la Nation grâce au relèvement de libertés et moralité publiques, l'abolition de discriminations ethnotribales, raciales ou religieuses et pareillement du népotisme et du clientélisme (révolution spirituelle).

C’est grâce aussi à la décentralisation des pouvoirs politico-administratifs et économiques, la promotion du contrôle citoyen sur la gestion de l'Etat, le choix rigoureux des gestionnaires notamment par l'approbation préalable de leurs actes de nomination par un vote du Sénat.

Afin de relever ces défis, il serait impérieux, pour les pays africains, de réformer le système éducatif en vue de préparer les populations aux mutations profondes de leur société vers un « cultured life » dont le credo est « morale, démocratie, science, technologie et culture ».

Cependant, il est aujourd'hui largement démontré que l'abolition de discriminations et des inégalités dans un régime démocratique est indispensable pour assurer la prospérité à long terme de l'ensemble de la société.

Héritage colonial des inégalités sociales

Quand on considère le chemin déjà parcouru par les Brésiliens- sur la voie de développement et les difficultés auxquelles ils sont en butte pour franchir la phase ultime du processus, l'on mesure l'ampleur de la tâche et la complexité de la mission qui est départie aux élites africaines.

Loin de chercher à ressasser le passé, il convient de remonter à cette époque coloniale pour mieux comprendre le processus d'édification des structures socioéconomiques extraverties et les raisons de leur pérennité.

D’après une étude consacrée aux premières institutions et aux trajectoires de développement à long terme des colonies européennes d'Amérique du Nord et du Sud (Engerman and Sokoloff, 2002), l'abondance de main-d'œuvre non qualifiée dans les colonies d'Amérique du Sud, où il existait un vaste réservoir de populations indigènes et d'esclaves importés d'Afrique, s'est conjuguée à la technologie de l'exploitation minière et à l'agriculture des grandes plantations pour fournir la base économique nécessaire au développement de sociétés hiérarchiques et spoliatrices où la propriété des terres et le pouvoir politique étaient fortement concentrés. 

Il en résulta un dédoublement économique, social, culturel et technologique, à la fois dynamique (secteur capitaliste moderne) et statique (communauté amérindienne); une dualité fonctionnelle qui provoqua la marginalisation de l'Amérique traditionnelle. Celle-ci se cantonne dans les secteurs informel et rural exerçant les activités de survie sans l'appui des pouvoirs publics. Ainsi naquit une société dualiste assurant des gros profits aux capitalistes étrangers et l'indigence aux autochtones: la société à économie périphérique ou extravertie. 

Problématique de stratégies économiques

Les mécanismes économiques, socioculturels et politiques ont toujours tendance à pérenniser les structures de domination entre les classes et les Etats tout en perpétuant les inégalités sociales si aucune stratégie novatrice n'est mise en œuvre par le Gouvernement. 

Ainsi, les processus qui consacrent les inégalités peuvent aussi nuire à l'efficience et au développement en général. Cela ressort principalement de l'analyse microéconomique des interactions entre imperfections des marchés et inégalités, et des travaux sur les liens entre inégalités politiques et formation des institutions. 

Par ailleurs, la croissance peut bien être forte, mais il faut en plus une redistribution des revenus et un filet de protection sociale. Mais si le système fiscal n'est pas efficace, ni la gestion budgétaire de l'Etat, la redistribution des revenus (dépenses publiques et sécurité sociale) ne corrige pas les inégalités. 

En Amérique latine, les pauvres ne disposent pas des ressources minimales dont ils auraient besoin pour bénéficier pleinement de la croissance. Ils sont désavantagés à plusieurs égards: niveau et qualité de l'éducation et des soins de santé, accès aux infrastructures et services sociaux de base (routes goudronnées, accès à des réseaux fiables d'électricité, d'eau propre et d'égouts). 

Ils sont aussi victimes des inégalités qui restreignent l'accès à la justice, au crédit, à la gestion des risques et à la propriété. Enfin, leurs qualifications et leurs activités productives" leur rapportent moins, en raison de leur lieu de résidence ou tout simplement de la discrimination ambiante. 

Mais par delà les problèmes conjoncturels, les causes de la pauvreté sont systémiques. Malheureusement, le pilotage économique brésilien s'est contenté de créer un excédent budgétaire et de réduire le taux d'inflation, sans plus d'efforts en termes de mutation de structures socioéconomiques.

Si l'on considère la répartition de la population active au Brésil: services 66%, industrie 14% et agriculture 20%, d'une part, le PIB par secteur: 5,8% agriculture, industrie 26,8%, services 67,4%, d'autre part, il s'avère qu'avec un secteur tertiaire aussi hypertrophié, les gains de productivité dans l'agriculture et l'industrie ne peuvent booster fortement le revenu.

C'est plutôt dans les services que le relèvement du niveau de rendement permettra substantiellement d'améliorer le revenu par habitant. La stratégie idoine serait de réformer les PME et l'informel en vue de leur mutation vers la modernité et la haute productivité.

Adaptation de stratégies en fonction du stade de développement

Le sentier d'expansion économique est de nos jours jalonné de phases de croissance suivantes: du pays à faible revenu, en passant par le revenu intermédiaire pour atteindre le statut de pays à revenu élevé.

Pour leur part, Francisco H.G. Ferreira et Michael Walton relèvent que les facteurs qui permettent à un pays de passer rapidement d'un revenu par habitant de 1.000 dollars à 10.000 dollars sont distincts et plus complexes que ceux qui sont nécessaires pour passer d'un revenu de 100 dollars à 1000 dollars par habitant. 

Comme Galbraith J.K. le relève dans son ouvrage sur les conditions du développement économique, à cette étape ultime du développement, le progrès social est tributaire non plus de l'utilisation massive du facteur capital, mais d'un complexe de forces: connaissances techniques et scientifiques, imagination, travail, potentialités, clarté des objectifs nationaux etc.

Le Brésil est dans la situation où il doit passer de 11.340 $ de revenu par habitant pour rejoindre les Etats-Unis avec 51.749 $ ou la Norvège qui caracole en tête à 99.636$.

Si certains économistes tels qu'lndermit S. Gill et Homi Kharas affirment que le Brésil tout comme les autres pays d'Amérique latine ont raté leur accès au club des pays riches, c'est qu'ils doutent de la capacité desdits pays à mener et de faire aboutir les réformes de la structure de leur économie.

Il s’agit notamment de la réduction de la dépendance envers les capitaux extérieurs, l'accroissement de la productivité dans le secteur tertiaire (66% de la population active), de la mutation vers la modernité des secteurs informel et rural, de la capacité du système éducatif de former des managers voués à la transformation de la société par recours aux innovations scientifiques et technologiques ...

Manque de consensus sur les réformes socio-économiques

A la suite de manifestations de juin 2013, le Gouvernement brésilien a initié les réformes sociopolitiques aux fins d'améliorer les conditions de vie des populations. Un grand budget a été débloqué pour financer les dépenses dans le secteur de l'éducation, de la santé et des infrastructures. 

En 2010, une nouvelle loi à l'initiative de l'ex-Président Lula da Silva vise à destiner aux secteurs de l'éducation et de la santé la manne pétrolière « Libra » constituée d'immenses gisements pétroliers pré-salifères en eaux très profondes, à 183 km du littoral, sur 1500 km. 

La Société nationale Petrobras a droit à 30% de participation obligatoire et, au moins 50% du pétrole produit revient au Gouvernement brésilien. 

Malgré les performances enregistrées par l'Amérique lmarchés et en pérennisant des politiques macroéconomiques solides, la croissance du revenu par habitant reste obstinément faible, la pauvreté est élevée ou en augmentation, et les inégalités, qui demeurent parmi les plus marquées du monde, ont mis à mal le soutien de la population en faveur des programmes fort prometteurs, mais dont les résultats ont souvent été décevants, surtout par comparaison avec les autres pays émergents, notamment d'Asie.

Arminio Fraga constate que les dirigeants brésiliens éprouvent de difficultés pour réunir le soutien politique dont ils ont besoin afin de mener à bien les réformes structurelles encore nécessaires. On glisse ici dans la sphère de l'économie politique, où les problèmes tiennent aux groupes d'intérêts, à la corruption, ainsi qu'à la déficience des règles électorales et des incitations. 

Le Brésil et les autres pays de la région sont confrontés aux vicissitudes de leur propre système politique et de leur histoire. Dans ce cas, il s'avère difficile de dégager un consensus en faveur des réformes, ce qui indique peut-être qu'une réforme politique s'impose avant les autres réformes. 

[Albert Lutete,chercheur économiste]