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Brésil : le paradoxe de la « croissance appauvrissante »

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Le développement économique étant un processus continu d'apprentissage et d'ajustement, il s'avère que les pays dont le revenu se situe entre 1.000 et 10.000 dollars devraient radicalement modifier leur stratégie: de la diversification à la spécialisation, de l'investissement à l'innovation, de l'enseignement de base à l'enseignement supérieur.

Pour le Brésil, la restructuration de l'économie en vue de résorber la dualité socioéconomique permettrait de franchir la dernière étape pour rejoindre les pays les plus riches du monde.

En pleine compétition de la coupe des confédérations en juin 2013, les Brésiliens, férus du ballon rond, ont manifesté contre les dépenses effectuées en vue de l'organisation du Mondial 2014. Le jeudi 15 avril 2014, ils récidivaient pour rappeler l'état déplorable du système éducatif, sanitaire et de logement dans un pays qui était en passe de dépenser 15 milliards d'Euros dans les installations sportives. 

L'économie brésilienne, la sixième au monde

L'économie brésilienne est aujourd'hui la sixième au monde par son PIB évalué à 2.510 milliards de dollars (en 2011), avec un revenu par habitant de 12.576 dollars (11.340 $ en 2012). 

Elle est structurée autour de l'agriculture (canne à sucre, café, caoutchouc ... ), l'exploitation forestière, la pêche, les mines, l'éthanol et biocarburant, le pétrole (24ème réserves mondiales), hydroélectricité (potentiel de 255 millions de Kilowatts), énergie nucléaire, mines (fer, charbon, uranium ... ), agro-industrie, sidérurgie, production de masse (automobile, machines-outils, pétrochimie, aéronautique), haute technologie spatiale, médicale et nucléaire, tourisme (6,5 millions de visiteurs par an) ... 

Ses exportations se chiffrent à 250,8 milliards, tandis que les importations avoisinent 219,6 milliards, laissant dégager un excédent de 40 milliards d'USD. 

Le Brésil est une puissance émergente dotée d'infrastructures solides: 38.555 kms de voies ferrées, 1.724.929 kms de routes ; 50.000 kms de voies navigables; 3.803 aéroports, 618 héliports ... 

Depuis 1994, le Brésil est entré dans un cercle économique vertueux avec des taux d'inflation et d'intérêt en baisse, un fort taux de croissance autour de 8%, un chômage en déclin et des revenus réels en hausse, hormis les contrecoups de la crise financière de 1998 en Asie du Sud-Est. 

Globalement, le Brésil a mieux résisté à la crise financière internationale que les économies avancées, si bien qu'en 2010, le revenu par habitant s'est exceptionnellement accru de plus de 5 %. 

Cependant, derrière le miracle des performances, qui a permis à cette nation aux  dimensions d'un continent de s'ériger en nouvelle puissance mondiale, on assiste à un effondrement de la croissance, avec un taux de 0,9 % en 2012, qui se situe au dernier rang de l'Amérique latine. 

De nombreux indicateurs s'affolent : la part de l'industrie recule de manière continue, les services (fortement importateurs) sont en hypertrophie, les investissements sont insuffisants (18 % du PIB, contre 47 % en Chine) et les dépenses de l'Etat ont augmenté plus fortement que celles des ménages. 

Résultat: la compétitivité du Brésil diminue de manière inquiétante par rapport à l'Asie et la baisse du Real (moins 50 % entre 2006 et 2010) n'a pas servi de compensation, pas plus que différentes mesures protectionnistes. 

Pour des dizaines de millions de Brésiliens, dont le niveau de vie a suivi l'expansion des années 2000, la déconvenue est sévère. L'inflation est de 6,5 % sur un an et celle des produits alimentaires de 13 %. Dans ce contexte, les hausses des tarifs publics destinées à financer les infrastructures conçues pour la Coupe du monde ont jeté de l'huile sur le feu qui couvait : l'augmentation d'un simple ticket de bus aura servi de cri de ralliement à des couches sociales par ailleurs très disparates. 

Problématique de la persistance de la pauvreté et des inégalités

Selon un rapport de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes, le taux de pauvreté de cette région a chuté de 48,4% en 1990 à 31,4% en 2010, niveau le plus bas de 20 dernières années (de 37,5 % à 25 % au Brésil). Le taux d'extrême pauvreté ou d'indigence (correspondant à un niveau de revenu en deçà des besoins nutritionnels) a également baissé durant cette période, de 22,6% à 12,3%.

Malgré ces avancées, le continent comptait toujours 177 millions de pauvres, dont 70 millions d'indigents.

Au cours de cette période, la croissance n'a en général pas bénéficié aux pauvres. Dans de nombreux pays, tels que le Paraguay et l'Argentine, le revenu par habitant est en diminution, et non en hausse, depuis le milieu des années 90 pour les 40 % de la population en bas de l'échelle. 

Dans les pays où le revenu des pauvres a progressé comme au Brésil, l'augmentation du revenu des plus pauvres a été moindre que la moyenne pour l'ensemble de la population. 

En conséquence, la pauvreté est encore extrêmement élevée dans la région, l'écart entre riches et pauvres est le plus prononcé du monde, et l'amélioration des indicateurs sociaux reste laborieuse. 

La situation est telle que l'Amérique latine sera peut-être la seule région, avec l'Afrique Subsaharienne, à ne pas pouvoir atteindre l'objectif du Millénaire pour le développement consistant à réduire de moitié, "d'ici à 2015, la pauvreté monétaire par rapport à 1990.

[Albert Lutete, chercheur économiste]