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Mort de Kadhafi : Une affaire de Sarko

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Au lendemain de la mort de Mouammar Kadhafi, point final à une dictature de 42 ans, le président français peut ainsi savourer un succès diplomatique au goût de revanche.

L'intervention militaire en Libye a été de bout en bout l'affaire de Nicolas Sarkozy qui, avec son allié britannique, a forcé la main d'une communauté internationale réticente à s'engager dans une nouvelle guerre en pays musulman.

Quand il reçoit le 10 mars deux émissaires du Conseil national de transition (CNT) libyen amenés par l'écrivain Bernard-Henri Lévy, la crédibilité de la diplomatie française souffre d'un double handicap : le tapis rouge déroulé fin 2008 par Paris au "guide" pour prix de la libération d'infirmières bulgares détenues en Libye, et le retard à l'allumage de la France face aux "printemps arabes" en Tunisie et en Egypte.

Face à la violence de la répression des insurgés anti-Kadhafi de Benghazi, Nicolas Sarkozy a déjà demandé à l'Union européenne des sanctions contre la Libye et déclaré, le 24 février : "Kadhafi doit partir."

Ce 10 mars, il se laisse convaincre d'aller plus loin. La France est le premier pays à reconnaître le CNT dans un climat de scepticisme général. Nicolas Sarkozy évoque pour la première fois l'idée de "frappes ciblées" contre les forces kadhafistes.

L'UE et l'Otan hésitent. La France s'efforce de convaincre ses partenaires du G8 d'accélérer le vote d'une résolution par le Conseil de sécurité de l'Onu. Outre la Russie, il faut aussi convaincre la Chine, traditionnellement rétive.

C'est chose faite le 17 mars et c'est un véritable tour de force diplomatique que bien peu croyaient possible et qui ne sera sans doute pas réédité de si tôt : le Conseil instaure une zone d'exclusion aérienne en Libye par dix voix et cinq abstentions, dont celles de la Russie, de la Chine et de l'Allemagne, qui ulcère la France en se démarquant.

DES ARMES POUR LES REBELLES

Le 19, Nicolas Sarkozy réunit à Paris les dirigeants d'une coalition regroupant des pays européens, nord-américains et arabes et annonce à la fin de la réunion le début de frappes aériennes contre les forces de Mouammar Kadhafi.

La première mission est effectuée par des bombardiers français, qui assureront, notamment à partir du porte-avions Charles-de-Gaulle, l'essentiel des opérations avec l'aviation britannique et le soutien de structures de commandement Otan.

La France obtient que les opérations restent soumises à un pilotage politique de la coalition. Paris et Londres n'auront d'autre part de cesse, pendant toute la crise, de réclamer une intensification des opérations militaires.

Très vite pourtant, les Etats-Unis, déjà lourdement engagés en Afghanistan, se mettent en retrait des opérations militaires pour ne plus y participer qu'avec des drones, ce dont se plaindra d'ailleurs en privé Nicolas Sarkozy.

Les semaines passant, les opérations militaires semblent piétiner tandis que Mouammar Kadhafi s'accroche à ce qui lui reste de pouvoir et à sa capitale, Tripoli.

Selon des sources familières du dossier, l'intervention du président français va être déterminante à trois moments-clefs.

Le 13 avril, il reçoit à minuit à l'Elysée deux chefs militaires libyens, amenés là aussi par Bernard-Henri Lévy, dont le général Abdel-Fattah Younes, qui sera assassiné dans d'obscures circonstances durant l'été à Benghazi.

Il est alors décidé d'envoyer des armes aux rebelles du Djebel Nefoussa, au sud de Tripoli.

Officiellement, il s'agit de parachuter des armes légères pour aider la population locale à se défendre.

En réalité, ces armes, payées par le Qatar, ne seront pas seulement parachutées mais également amenées par des avions arabes sur un aéroport de fortune construit par les insurgés et serviront à ouvrir un nouveau front.

SARKOZY EN HÉROS À BENGHAZI

Le 20 juillet, c'est au tour de chefs de la résistance de Misrata, ville portuaire assiégée par les forces kadhafistes, de faire le voyage de Paris et de rencontrer Nicolas Sarkozy.

Cette fois, la France décide de livrer par la voie maritime aux rebelles de Misrata aguerris par des semaines de siège des armes, dont des missiles anti-char, toujours sous la couverture et avec l'aide du Qatar, afin de prendre Tripoli en tenaille.

Là encore, comme lors de l'entrée en action d'hélicoptères français ou l'envoi d'agents des services spéciaux français et britanniques pour coordonner les frappes avec le CNT, récolter des renseignements et entraîner les rebelles, la France et le Royaume-Uni prennent le risque d'être accusés d'outrepasser le mandat de l'Onu. Ce que ne manqueront pas de faire les Russes.

Enfin, début août, la France et le CNT établissent une liste de 30 objectifs à neutraliser à Tripoli, ce qui lancera le compte à rebours de la chute de Mouammar Kadhafi le 22 août.

Nicolas Sarkozy et le Premier ministre britannique David Cameron réunissent le 1er septembre à Paris les représentants d'une soixantaine de pays et d'organisations internationales pour discuter de l'avenir de la Libye.

Le président français, qui annonce alors le déblocage de 15 milliards de dollars d'avoir libyens gelés, est reçu deux semaines plus tard en héros à Tripoli et à Benghazi.

David Cameron l'accompagne mais c'est l'Elysée qui a tout organisé, du dispositif de sécurité à leur intervention publique devant une foule en liesse sur la place de Benghazi où tout a commencé.

Le mystère Kadhafi demeure

Les nouvelles autorités libyennes annonceront finalement dimanche la "libération" du pays, malgré les incertitudes sur le sort de la dépouille de Mouammar Kadhafi et sur les circonstances de sa mort.

La mort jeudi de l'ancien homme fort de la Libye et la prise de Syrte, sa ville natale, ont mis un point final à une révolution, suivie d'une guerre civile et d'une intervention militaire extérieure, déclenchée il y a huit mois.

Prévu jeudi, puis vendredi, avant d'être reporté à samedi, le "discours de libération" sera finalement prononcé dimanche vers 16h00 (14h00 GM) à Benghazi, berceau de la révolution, par le président du CNT Moustafa Abdeldjalil. Il marquera le début du calendrier vers l'établissement d'un régime démocratique.

La fuite vers le Niger de Saïf al-Islam, ex-dauphin présumé du "guide", et d'Abdallah al Senoussi, l'ancien chef des services de renseignement, laisse toutefois un goût amer aux nouvelles autorités.

Le corps de Kadhafi, conservé sous haute garde à Misrata dans une chambre froide, le contrôle des armes de l'ancien régime et de ses ressources pétrolières sont autant de motifs de désaccord entre les factions qui ont renversé ce régime autoritaire.

Ces rivalités régionales et tribales repoussent la date de l'enterrement de Mouammar Kadhafi, dont la tempe porte la marque d'une balle et le corps les stigmates de son arrestation mouvementée.

Le haut commissariat de l'Onu aux droits de l'homme et la veuve de l'ancien "guide", réfugiée en Algérie, ont demandé l'ouverture d'une enquête sur les circonstances du décès.

SANS DOUTE ABATTU

Mouammar Kadhafi, 69 ans, se cachait dans une canalisation sous une route lorsqu'il a été retrouvé par des combattants du CNT. L'aviation de l'Otan avait quelques heures plus tôt frappé un important convoi de véhicules fuyant la ville de Syrte.

Le Premier ministre du gouvernement intérimaire, Mahmoud Djibril, assure que Kadhafi a succombé à une blessure par balle à la tête reçue lors d'une fusillade entre ses gardes et les combattants du CNT, alors qu'il était transporté vers un hôpital.

Mais une nouvelle vidéo, le montrant ensanglanté et battu par ses gardes, laisse penser qu'il a été exécuté. On peut entendre un homme qui demande de le "laisser en vie", puis Kadhafi disparaît de l'image et des coups de feu éclatent.

"Alors qu'il était en train d'être emmené, ils l'ont battu et ensuite ils l'ont tué", a dit à Reuters une source de haut rang au sein des nouvelles autorités. "Il a peut-être résisté."

La dépouille de Mouammar Kadhafi est dans une chambre froide qui conserve habituellement de la viande et d'autres produits frais près du vieux marché de Misrata.

Une source haut placée dit à Reuters que les nouveaux dirigeants du pays sont divisés sur le lieu de l'enterrement: "Selon le rite musulman, il doit être enterré rapidement mais ils doivent trouver un accord pour savoir s'il sera enterré à Misrata, Syrte, ou ailleurs."

Selon un haut responsable des forces du CNT, des membres de sa tribu, les Kadhafa, discutent de la possibilité de récupérer son corps pour l'enterrer dignement, procédure qui respecterait une tradition déjà observée pour Saddam Hussein.

Mais le CNT souhaiterait que Kadhafi et son fils Moutassim, également tué jeudi, soient inhumés en un lieu secret, à l'inverse de l'ancien dictateur irakien, pour empêcher que son tombeau devienne un lieu de pèlerinage. 

RIVALITÉS RÉGIONALES

Le gouvernement intérimaire a aussi gambergé sur le lieu de "la déclaration de libération" mais a fini par annoncer qu'elle serait prononcée dimanche à Benghazi, deuxième ville du pays, et non à Tripoli, l'actuelle capitale.

Le gouvernement prévoit d'annoncer à cette occasion son transfert à Benghazi, dans l'Est, d'où est partie l'insurrection mi-février.

Les combattants de Misrata, troisième ville de Libye qui a payé le plus lourd tribut à la répression menée par Mouammar Kadhafi, espèrent aussi obtenir plus d'influence au sein du gouvernement.

Les rivalités régionales sont fortes dans un pays formé de toutes pièces par le colon italien dans les années 1930. Kadhafi a parfois tiré profit de ce puzzle tribal pour contrôler le pays, peuplé de six millions d'habitants seulement mais aux grandes ressources énergétiques.

La communauté internationale appelle d'une seule voix à l'unité et au lancement du processus de démocratisation.

Les Libyens doivent "surmonter les blessures du passé, regarder vers l'avenir sans sentiments de rancune ou de revanche", a dit le chef de la Ligue arabe Nabil El Arabi.

"C'est vraiment aux Libyens de construire l'avenir, pas à nous", a renchéri Nicolas Sarkozy. "J'attends qu'ils nous disent très exactement quelles sont leurs demandes."

L'Otan devrait mettre fin à ses opérations militaires en Libye le 31 octobre, a déclaré à Bruxelles le secrétaire général de l'Alliance atlantique, Anders Fogh Rasmussen.

"Nous avons constaté que nos opérations étaient très proches d'être achevées et nous avons pris une décision préliminaire, celle de mettre un terme le 31 octobre à la mission", a-t-il dit. Jusqu'à cette date, a-t-il poursuivi, "l'Otan surveillera de près la situation et conservera sa capacité à répondre à toute menace contre les civils".

Une décision officielle sur la fin de la mission sera prise en début de semaine prochaine, a ajouté Rasmussen.

Les grands dirigeants mondiaux n'ont pas regretté la disparition sans procès de Mouammar Kadhafi, pourtant réclamé par la Cour pénale internationale (CPI).

Un procès aurait pu plonger dans l'embarras gouvernements étrangers et compagnies pétrolières occidentales, qui se sont rapprochés de Mouammar Kadhafi ces dix dernières années.

31 octobre 2011, fin des opérations de l'OTAN

L'Otan devrait mettre fin à ses opérations militaires en Libye le 31 octobre, a déclaré vendredi soir à Bruxelles le secrétaire général de l'Alliance atlantique, Anders Fogh Rasmussen.

"Nous avons constaté que nos opérations étaient très proches d'être achevées et nous avons pris une décision préliminaire, celle de mettre un terme le 31 octobre à la mission", a-t-il dit lors d'une conférence de presse à l'issue d'une réunion des ambassadeurs des pays membres de l'Alliance.

Jusqu'à cette date, a-t-il poursuivi, "l'Otan surveillera de près la situation et conservera sa capacité à répondre à toute menace contre les civils".

Une décision officielle sur la fin de la mission sera prise en début de semaine prochaine, a ajouté Rasmussen.

"Je suis très fier de ce que nous avons accompli avec nos partenaires", a-t-il dit.

Le secrétaire-général de l'Otan a par ailleurs dit ignorer où se trouve Saïf al Islam Kadhafi, l'un des fils du guide libyen qui a été tué jeudi près de Syrte.

[Reuters]