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Expulsions : Sassou N'GUESSO, mission accomplie

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Sassou sait donc que les autorités des deux Congo seront forcées d’entreprendre des pourparlers et des négociations. Non pas sur les expulsions déjà consommées, mais sur le problème des visas. Il fera alors des concessions en supprimant son système de visa. Le système de « laissez-passer » sera rétabli. Mission accomplie. Les diplomates se congratuleront et lèveront le toast à la séculaire et fraternelle relation entre Kinshasa et Brazzaville. Des cent mille expulsés RD congolais, on ne parlera plus. Sacrifiés à l’autel de la Raison d’Etat. Pertes et profits.

Les conflits entre Etats s’apparentent à un jeu d’échecs où les vainqueurs sont soit ceux qui ont plusieurs coups d’avance sur l’adversaire, soit ceux qui savent prévoir d’avance les coups de l’adversaire.

La récente crise des expulsions entre le Congo-Brazza et le Congo-Kinshasa a démontré que Sassou Nguesso se situe incontestablement dans la première catégorie. Car, il a su mettre en œuvre la stratégie du plancher et du plafond, aux dépens des autorités de Kinshasa.

Procéder en deux étapes

Lorsque, pour des raisons impérieuses tenant à sa souveraineté, à sa sécurité, à son expansion ou tout simplement à sa survie, un Etat tient à mener une action dont l’objectif est susceptible d’engendrer une crise internationale, il devra, selon cette stratégie, procéder en  deux étapes.

D’abord, sans crier gare et unilatéralement, cet Etat entreprendra son action de façon décisive en mettant en œuvre des moyens massifs pour atteindre dans un laps de temps plus ou moins court l’objectif recherché.

Une fois cet objectif atteint, et devant les protestations généralisées et la crise internationale ainsi engendrée, cet Etat passera alors à la seconde étape prévue. Celle-ci consiste en un surenchérissement, une espèce de fuite en avant, mais maîtrisée.

Cet Etat va donc initier une seconde action, plus grave que la précédente et qui va « pourrir la situation ». Cette seconde crise, créée artificiellement, devra  apparaître comme le prolongement logique de la première.

Cette action, dont l’objectif demeurera  flou, sera, à terme, objectivement intenable pour tout le monde. A la fois pour l’Etat en infraction, et pour celui ou ceux qui la subissent.

Si bien que tout le monde sera obligé de négocier. Non sur la première crise, qui devient désormais secondaire ou marginale, donc négligeable, mais sur la  seconde, plus inquiétante, plus funeste.

L’illustration de Vladimir Poutine

Voilà comment se présente, schématiquement, la stratégie du plancher et du plafond dont une illustration nous a été donnée récemment par le président russe, Vladimir Poutine.

Ce dernier vient d’étaler à la face du monde, de façon tonitruante, ses talents de stratège, de joueur d’échecs.

Dans un premier temps, il fait séparer, par pro-russes interposés, la péninsule de Crimée du reste de l’Ukraine avant de l’annexer et de l’intégrer tout simplement dans sa « Grande Russie » rêvée. C’était son objectif-plancher. Non négociable. Vaste tollé et véhémentes protestations internationales.  Mais, Poutine n’y prête attention.

Dans un second temps, la Russie ouvre un autre front à l’Est du l’Ukraine où elle fomente, toujours par l’intermédiaire des pro-russes, des émeutes et des soulèvements.  Et elle masse à la frontière orientale de l’Ukraine, de façon considérable, hommes de troupe et matériel militaire lourd.

Avec l’intention affichée d’une invasion imminente. Une guerre que ne pourront supporter ni l’Ukraine, ni l’Occident, ni…la Russie elle-même. Alors, on négocie. Non pas sur la Crimée, mais sur l’attaque imminente de l’Armée Rouge sur l’Ukraine.

Vladimir Poutine fait une concession : il accepte de retirer ses troupes, chars, blindés et missiles de la frontière ukrainienne. 

La guerre est évitée, mission accomplie. Les diplomates se congratulent. Et on ne parle plus de Crimée, qui passe par pertes et profits.

Dans la crise des expulsions entre Brazzaville et Kinshasa, Sassou Nguesso a appliqué la même tactique, mais avec une maestria que lui envierait le Maître du Kremlin.

En dépit des usages et pratiques enracinés depuis des décennies entre les deux Congo, Sassou procède, de façon inopinée et unilatérale,  à une expulsion massive de ses frères de Kinshasa.

Le gouvernement RD congolais, pris de court, ne réagit pas. Alors Sassou continue. Plusieurs vagues supplémentaires d’expulsés viennent s’échouer au Beach Ngobila.

Cette fois-ci, les autorités RD congolaises réagissent, mais timidement. Devant la mollesse de cette réaction, Sassou s’enhardit. Plusieurs autres bateaux vont encore déverser des expulsés à Kinshasa.

On a atteint, à ce jour, plus de cent mille expulsés. Au bas mot ! Les autorités de Kinshasa mesurent alors l’ampleur de la crise et décident enfin de réagir.

Le Parlement RD congolais s’en mêle. L’Union Africaine et la Communauté Internationale condamnent ces expulsions de masse qui perturbent les équilibres sociaux et qui menacent la paix dans la sous-région.

Aggraver la situation en ouvrant un autre front

Ayant atteint son objectif-plancher, qui était celui de se débarrasser des Kinois indésirables au Congo-Brazza, Sassou est passé à la seconde étape du plan : aggraver la situation en ouvrant un autre front.

Il instaure unilatéralement  le système de visa pour tout Congolais de Kin  désirant se rendre à Brazza. En violation des Accords et Traités existant entre ces deux  Etats.

Et les conditions d’obtention de ce visa sont tellement rédhibitoires que cela équivaut tout simplement à une interdiction d’entrer sur le territoire du Congo-Brazza.

Cette fois-ci, il s’agit d’une crise beaucoup plus grave : si les expulsions constituaient une perturbation conjoncturelle dans les échanges entre ces deux Etats, l’imposition du système de visa engendre une véritable crise structurelle dans les relations Congo-Congo.

Les autorités de Kinshasa, excédées et, par une réaction épidermique, décident en représailles d’imposer à leur tour le visa aux Brazzavillois.

Mais, c’était là, le piège. Prévu et tendu par le stratège Sassou. Car, Sassou est bien conscient que personne sur les deux rives du fleuve Congo ne peut tenir longtemps cette contrainte des visas. Du point de vue commercial, administratif ou simplement  social.

En remontant le fleuve, va-t-on imposer le visa aux habitants de Lukolela (RDC) et à ceux de Loukoléla (Congo-Brazza), alors que d’intenses ramifications familiales y existent ?

Les Banunu-bobangui de Brazza devront-ils obtenir un visa pour rendre visite à leurs mères ou grand-mères restées au Congo-Kinshasa ? Sans parler des  Bakongo du Mayombé.

Sassou sait donc que les autorités des deux Congo seront forcées d’entreprendre des pourparlers et des négociations. Non pas sur les expulsions déjà consommées, mais sur le problème des visas.

Il fera alors des concessions en supprimant son système de visa. Le système de « laissez-passer » sera rétabli. Mission accomplie. Les diplomates se congratuleront et lèveront le toast à la séculaire et fraternelle relation entre Kinshasa et Brazzaville.

Des cent mille expulsés RD congolais, on ne parlera plus. Sacrifiés à l’autel de la Raison d’Etat. Pertes et profits.

Le stratège Sassou Nguesso, dont la vision politique a longtemps été façonnée par la même influence soviétique que Vladimir Poutine, doit forcément connaître cet adage : « En politique, pour faciliter la résolution d’une crise, il faut d’abord rendre le problème plus compliqué ».

Claude MANGULI