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Conférence de Berlin : Il y a eu morcellement ou intégration de l'Afrique ?

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Qui n’a jamais entendu parler de la balkanisation de l’Afrique amorcée à la Conférence de Berlin ? Qui s’est déjà posé la question de savoir si cette affirmation est exacte ou inexacte ? Pourtant, il s’agit-là d’une question pertinente dont la réponse aiderait à valider ou invalider bien de discours sur la réforme administrative qui, au Congo-Kinshasa, ambitionne aujourd’hui de revoir à la hausse le nombre des provinces. 

L’Encyclopédie Wikipédia entend par balkanisation “le processus de morcellement d’unités politiques et géographiques qui existaient en une multitude d’Etats à la viabilité plus ou moins précaire afin de profiter des divisions ainsi créées pour en diminuer la puissance”. Mais dans le contexte des Etats africains issus de la dynamique impulsée par la Conférence de Berlin, y a-t-il eu morcellement ou intégration ? 

Pour répondre à la question ci-dessus, il suffit de comparer le nombre d’unités politiques et géographiques africaines avant et pendant la colonisation. On se rend alors vite compte qu’il y avait de loin beaucoup plus d’Etats avant la colonisation. Rien que dans l’actuel espace Congo, on pouvait compter bien plus d’unités politiques et géographiques que les 54 Etats africains contemporains. Où est le morcellement dont on parle tant sinon dans l’esprit des Africains qui ne savent remettre en cause certaines idées reçues et parfois largement répandues comme celle justement de la balkanisation de l’Afrique par les Européens ? 

On nous rétorquera qu’il y a eu morcellement puisque des peuples ont été séparés par des frontières artificielles. Arrêtons-nous quelques instants sur cette autre idée largement répandue. Traduit-elle une réalité qui vaille la peine d’être retenue ? Existe-t-il un seul continent où les frontières ne seraient pas artificielles ? Jetons un regard vers ceux-là mêmes qui sont accusés d’avoir ainsi morcelé et donc affaibli l’Afrique. A titre d’exemple, les Allemands entendus non pas comme citoyens de la République fédérale d’Allemagne, en allemand Deutschland, mais comme populations ayant l’allemand comme première langue parlée ou langue maternelle se retrouvent séparés par des frontières aussi artificielles que celles de l’Afrique. Ils habitent majoritairement en Allemagne. Mais ils se retrouvent aussi en Autriche et en Suisse. On les rencontre également dans deux petites régions en Italie du nord et dans certaines parties de l’est de la France et de l’est de la Belgique. Le Luxembourg et le Liechtenstein ont aussi leurs Allemands à eux. Cela empêche-t-il l’Allemagne d’être une puissance économique, la plus grande de l’Europe actuelle ? 

On pourrait multiplier les exemples jusqu’à l’infini non seulement en Europe, mais également en Amérique et en Asie. Partout au monde, les frontières sont artificielles ou arbitraires car aucun peuple n’a été consulté pour les fixer. Par ailleurs, elles évoluent au gré de l’histoire. Que les frontières africaines aient été fixées par des étrangers jetant des peuples jadis plus ou moins unis dans différentes unités politiques ne justifie en rien la faiblesse ou l’état de paupérisation avancé du continent. 

Le discours sur la balkanisation de l’Afrique relève davantage de l’aveuglement plutôt que de l’esprit critique quand il se prononce à l’intérieur d’un même Etat. Tel est le cas du Congo-Kinshasa depuis que le gouvernement actuel tente de concrétiser maladroitement une réforme administrative prévue dans la Constitution et que la Conférence Nationale Souveraine avait déjà envisagée. Dans son article appelant à l’ascension d’un Alexis Tsipras congolais pour sauver la nation, par exemple, Mbelu Babanya Kabudi traduit un sentiment partagé par nombre de compatriotes quand il écrit : “Reconnaitre Joseph Kabila comme chef de l’Etat, c’est faire le jeu de la recolonisation de l’Afrique par les Anglo-Saxons. Ceux-ci opèrent là où, à travers leurs marionnettes, ils orchestrent le chaos ou la division des pays en des petites entités opposables les unes aux autres pour créer effectivement le chaos. La subdivision du Congo-Kinshasa en 26 provincettes participe de cette politique chaotique”. 

Quelques petites remarques au sujet de ce type d’affirmation qu’affectionne son auteur. Primo, les impérialistes n’ont nullement besoin de morceler les pays aux allures de bidonvilles planétaires afin de les opposer les uns aux autres. Pour preuve, le Rwanda a été opposé avec le succès que l’on connait au Congo-Kinshasa sans que celui-ci n’ait été morcelé au préalable. Secundo, la grandeur géographique du Congo-Kinshasa n’a jamais empêché les impérialistes de le dominer depuis l’indépendance qui remonte à cinquante-cinq ans. Tertio, Mbelu, comme jadis le dictateur à la toque de Léopard, aurait toute la peine du monde à expliquer à partir de quelle taille géographique une entité administrative mérite la dénomination péjorative de provincette plutôt que celle valorisante de province. Quarto, réformer l’administration d’un Etat en revoyant à la baisse la taille de ses provinces ne signifie nullement morceler cet Etat ou prêter le flanc à la “politique chaotique” des Anglo-Saxons ou d’autres impérialistes. 

Toute étude comparative du nombre de provinces congolaises à celui d’autres Etats africains ou d’ailleurs indique clairement que celui-ci est trop petit par rapport à la dimension du pays. Les sceptiques n’ont qu’à s’amuser à ce petit jeu de comparaison. Mais nous dira-t-on, comparaison n’est pas raison. Existe-il une rationalité susceptible de guider la réforme administrative congolaise ? Oui. Dans tout Etat qui ambitionne de devenir une démocratie, on doit veiller à rapprocher autant que faire se peut les gouvernants des gouvernes. A cet égard et face à l’entendue du Congo-Kinshasa, revoir à la hausse le nombre de provinces ne peut que concrétiser ce principe de bonne gouvernance. Reste la viabilité des provinces ainsi créées. Une chose est certaine. La viabilité d’une entité administrative ne tombe pas du ciel. Elle se créé à force de travail et cela dans un environnement propice à la bonne gouvernance. Toutes les vingt-six provinces prévues par la Constitution sont aussi viables sinon davantage que nombre d’Etats africains. 

Dans le débat autour de la réforme administrative congolaise, il faut faire la part des choses entre l’utilisation de celle-ci à des fins politiciennes par le pouvoir en place et la reforme elle-même. Les calculs et la précipitation du pouvoir sont à condamner, car ils ne laissent rien augurer de bon. La réforme, elle, mérite d’être menée, avec toutes les précautions qui entourent un accouchement, puisqu’elle est dictée par un principe de bonne gouvernance. Y voir la balkanisation du pays, ce serait avoir des yeux plus grands que les montagnes nommées “Balkans”.

[Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo]