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Processus de démocratisation, l’Afrique noire est mal partie

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Il suffit de jeter un regard autour du Congo-Kinshasa pour se rendre compte que Joseph Kabila n’invente rien et qu’une fois de plus, à la suite du son deuxième processus de démocratisation, l’Afrique noire est mal partie. Au Congo-Brazzaville, le simulacre de referendum de révision constitutionnelle du 25 octobre dernier a ouvert grandement la voie d’un troisieme mandat pour le président Denis Sassou Nguesso, avec un oui de 92,96% que lui envierait Staline lui-même. Quatre jours plus tard au Rwanda, sur la base des pétitions organisées par le pouvoir mais dites populaires, les députés ont adopté à l’unanimité, ce qui est impossible dans un parlement normal, un projet de réforme de la Constitution permettant au président Paul Kagamé de briguer un troisieme mandat en 2017. Au Burundi, si la situation actuelle résulte des deux interprétations divergentes du premier mandat du président Pierre Nkurunziza, élu à titre exceptionnel par les deux chambres en 2005 alors que la limitation à deux mandats concerne l’élection au suffrage universel direct, la volonté de ce dernier à s’accrocher au pouvoir au-delà de 2015 et son intention de réviser la Constitution à cet effet furent manifestes. En Ouganda comme en Angola, les Constitutions garantissent respectivement aux présidents Yoweri Museveni et José Edouardo Dos Santos la pérennité du pouvoir. En juillet 2005, le premier a fait adopter par le parlement une modification constitutionnelle qui a fait sauter le verrou du nombre des mandats justement pour briguer un troisieme mandat. Le second a été mieux inspiré. En janvier 2010, une nouvelle Constitution a tout simplement aboli les élections présidentielles. Dorénavant, le candidat du parti vainqueur des législatives devient président de la république. En Centrafrique, la rébellion de la coalition Seleka en décembre 2012 était tombée au bon moment. Le président François Bozize faisait alors des calculs politiciens pour savoir s’il devrait s’ouvrir la voie à un troisième mandat, en révisant la Constitution, ou propulser son fils Jean-Francis Bozize alors ministre au sommet de l’Etat. Plus jeune Etat africain depuis le 9 juillet 2011, le Soudan du Sud n’a pas réfléchi à son indépendance ou à sa gouvernance une fois devenu un Etat souverain. Comme tous les autres Etats africains à la veille des indépendances ! Et comme la plupart de ceux-ci, il sombre dans le chaos au lendemain de l’indépendance.

L’élection présidentielle au Benin en 1996 avait ramené au pouvoir Mathieu Kérékou, ancien dictateur, aux dépens de son ex-premier ministre et ancien président élu Nicéphore Soglo. L’alternance réussie avait réjoui les intellectuels africains qui préfèrent se satisfaire des apparences. Tel fut le cas du franco-tunisien Béchir Ben Yahmed qui resta pendant de longues années directeur de publication de Jeune Afrique et président-directeur général du Groupe du même nom. Il fit remarquer à l’occasion que “pour la première fois en Afrique, au moins dans les temps modernes, le jeu démocratique aura été joué jusqu’au bout, sans tricherie”. Pour lui, “Soglo, Kérékou, la classe politique et les électeurs béninois avaient montré ensemble à toute l’Afrique une voie qui finirait par être empruntée par tous”. A ceux qui, comme nous, avaient encore quelques doutes, il lança ce qu’il croyait sans doute être un uppercut : “Les observateurs qui n’en finissent pas d’enterrer la démocratie en Afrique, de ne voir dans les mutations politiques en cours sur le continent qu’un habit au mieux, mal taillé, au pire inadapté, seraient mieux avisés de méditer les multiples enseignements du scrutin béninois” (Jeune Afrique, n° 1838, 27 mars au 2 avril 1996).

Dans notre ouvrage “L’Ajustement politique africain. Pour une démocratie endogène au Congo-Kinshasa” (L’Harmattan, Paris, L’Harmattan Inc., Montréal, 1999), nous avions réagi à l’optimisme de Ben Yahmed. Car le premier enseignement qu’on devrait méditer du scrutin béninois n’était pas l’alternance pacifique elle-même, mais la raison profonde qui l’avait permise. En effet, “au lendemain du second tour, le président Soglo avait sérieusement envisagé de proclamer l’état d’urgence. Il voulait également faire annuler le scrutin en invoquant des fraudes massives et des troubles et reporter l’élection à une date ultérieure. Il n’y avait renoncé que sur les conseils pressants de deux ambassadeurs occidentaux - ceux de l’Allemagne et des Etats Unis - à qui il avait fait part de ses intentions”. Nous demandions alors au lecteur d’imaginer un seul instant l’adversaire de Nicéphore Soglo, Mathieu Kérékou, dans la peau d’un nationaliste. Quelle aurait été la réaction de ces deux ambassadeurs ? Aussi, pour nous, l’appareillage démocratique viable en Afrique restait celui que les Africains sauraient concevoir, mettre en marche et faire fonctionner durablement en se passant de la “vigilance” occidentale connue pour sa géométrie variable.

Près de vingt ans après le retour au pouvoir du dictateur Kérékou alors baptisé familièrement Kérékéré le Caméléon, le constat général du deuxième processus de démocratisation du continent africain demeure consternant, loin de l’enthousiasme exprimé par Béchir Ben Yahmed. Et le Congo-Kinshasa ne constitue pas une exception à la règle générale. Au moment où le président Joseph Kabila se débat tel un diablotin, passant d’une stratégie brouillonne et brutale à une autre pour se pérenniser au pouvoir dans un système politique qualifié de démocratique ; au moment où des voix s’élèvent pour voir dans son attitude soit son manque d’amour pour le pays, soit l’occupation de celui-ci, il y a lieu de se demander où sont passés les intellectuels.

Il suffit de jeter un regard autour du Congo-Kinshasa pour se rendre compte que Joseph Kabila n’invente rien et qu’une fois de plus, à la suite du son deuxième processus de démocratisation, l’Afrique noire est mal partie. Au Congo-Brazzaville, le simulacre de referendum de révision constitutionnelle du 25 octobre dernier a ouvert grandement la voie d’un troisieme mandat pour le président Denis Sassou Nguesso, avec un oui de 92,96% que lui envierait Staline lui-même. Quatre jours plus tard au Rwanda, sur la base des pétitions organisées par le pouvoir mais dites populaires, les députés ont adopté à l’unanimité, ce qui est impossible dans un parlement normal, un projet de réforme de la Constitution permettant au président Paul Kagamé de briguer un troisieme mandat en 2017. Au Burundi, si la situation actuelle résulte des deux interprétations divergentes du premier mandat du président Pierre Nkurunziza, élu à titre exceptionnel par les deux chambres en 2005 alors que la limitation à deux mandats concerne l’élection au suffrage universel direct, la volonté de ce dernier à s’accrocher au pouvoir au-delà de 2015 et son intention de réviser la Constitution à cet effet furent manifestes. En Ouganda comme en Angola, les Constitutions garantissent respectivement aux présidents Yoweri Museveni et José Edouardo Dos Santos la pérennité du pouvoir. En juillet 2005, le premier a fait adopter par le parlement une modification constitutionnelle qui a fait sauter le verrou du nombre des mandats justement pour briguer un troisieme mandat. Le second a été mieux inspiré. En janvier 2010, une nouvelle Constitution a tout simplement aboli les élections présidentielles. Dorénavant, le candidat du parti vainqueur des législatives devient président de la république. En Centrafrique, la rébellion de la coalition Seleka en décembre 2012 était tombée au bon moment. Le président François Bozize faisait alors des calculs politiciens pour savoir s’il devrait s’ouvrir la voie à un troisième mandat, en révisant la Constitution, ou propulser son fils Jean-Francis Bozize alors ministre au sommet de l’Etat. Plus jeune Etat africain depuis le 9 juillet 2011, le Soudan du Sud n’a pas réfléchi à son indépendance ou à sa gouvernance une fois devenu un Etat souverain. Comme tous les autres Etats africains à la veille des indépendances ! Et comme la plupart de ceux-ci, il sombre dans le chaos au lendemain de l’indépendance. Comme on l’aura constaté, de tous les voisins du Congo-Kinshasa, la Tanzanie et la Zambie, en termes d’alternance et d’une certaine mesure de la gouvernance, constituent l’exception qui confirme la règle du désenchantement.

En épousant le schéma démocratique occidental, le Congo-Kinshasa et ses voisins se sont engouffrés dans une impasse. Alors qu’en Occident les bilans et les programmes constituent la substance du débat démocratique surtout à l’approche des élections, le thème principal de l’accès au pouvoir en Afrique se joue et se limite au nombre de mandats présidentiels. Partout, les opposants donnent de la voix. Non certes pour changer de cap en matière de système politique, mais encore et toujours pour prendre la place des jouisseurs du moment afin de jouir à leur tour. Quant aux intellectuels, ils se taisent dans toutes les langues. Aucune réflexion sur le pourquoi de cet état des choses. Aucune proposition concrète et alternative à l’impasse. C’est à croire qu’en Afrique, l’intelligence sert à tout sauf à trouver des solutions aux problèmes de gouvernance.

[Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo]