Le projet d’Inga III pourrait conduire la RDC vers un désastre

Font size: Decrease font Enlarge font
image Inga I

La réalisation d’Inga III et du Grand Inga élèverait théoriquement le site d’Inga au stade de première source des devises du pays estimées annuellement à plus d’un milliard de dollars. Mais c’est oublier qu’on est au Congo, terre de mauvaise gouvernance par excellence. (...) s’il y va de l’intérêt du Congo de matérialiser un jour les rêves coloniaux dénommés Inga III et Grand Inga, la priorité de l’heure devrait être, rationalité oblige, à la réhabilitation d’Inga I et Inga II ou à débarrasser ces deux prouesses technologiques de leur statut peu enviable d’éléphants blancs. La priorité de l’heure devrait également consister à poursuivre l’élan déjà pris dans la construire des barrages plus modestes susceptibles de mettre un terme à cet autre paradoxe congolais entre les immenses potentialités hydroélectriques du pays et le déficit énergétique caractérisé par l’accès à l’électricité de moins de 10% de la population. Par ailleurs, les bruits actuels autour d’Inga III peuvent jouer un autre mauvais tour au Congo et à son peuple. Qu’on se souvienne ici que le marché de la ligne Inga-Shaba avait été emporté par les Etats-Unis contre la promesse d’un soutien indéfectible à la dictature de Mobutu. L’attribution du marché ou d’un des multiples marchés liés à la réalisation d’Inga III pourrait conduire le pays vers un désastre analogue.

Le 17 octobre dernier, la chaîne de télévision congolaise Télé 50 consacrait toute une émission au projet de construction du barrage Inga III. Le lendemain, une autre émission sur le même projet pharaonique était organisée par la bien-nommée chaîne africaine Africa24. Au moment où le site d’Inga s’invite de plus en plus dans les médias et conversations, attisant les convoitises mondiales de la part de l’Afrique du Sud, l’Allemagne, la Belgique, la Chine, les Etats-Unis et la France, pour ne citer que ces pays-là, il convient d’expliquer à nos cousins son caractère exceptionnel. Pour l’avoir visité à titre tout aussi exceptionnel.

Contexte de la visite

En 1984, le Rotary Club de Lubumbashi avait organisé, en collaboration avec le Rotary Club de Kinshasa, un concours de dissertation et d’éloquence, le premier du genre, ouvert à tous les finalistes de l’Université de Lubumbashi. Etudiant en 2ème Licence en Langue et Littérature Françaises ainsi qu’en 2ème Licence en Langue et Littérature Anglaises, nous nous étions lancés dans la compétition.

Le concours avait connu des phases éliminatoires au niveau des départements puis des facultés avant la finale opposants les six meilleurs concurrents devant le jury et un grand public constitué d’étudiants et de membres du corps académique et du Rotary Club à l’Amphithéâtre de la Faculté des Lettres. Deux épreuves constituaient la finale : la rédaction d’une autre dissertation et sa restitution orale, sans support écrit, suivant les règles de l’art oratoire.

Devenus des “Ambassadeurs de Bonne Volonté du Rotary International”, les deux premiers lauréats, des anciens du Collège Kiniati et du Petit Séminaire de Kinzambi au Kwilu et finalistes de la Faculté des Lettres, eurent pour prix un voyage par avion Lubumbashi-Kinshasa-Lubumbashi et un séjour d’un peu plus d’une semaine parmi les membres du Rotary Club de Kinshasa.

La rencontre avec des hommes issus de la fine fleur des sociétés lushoise et kinoise, la participation à leurs diners de travail au Parc Hôtel de Lubumbashi et à l’Hôtel Intercontinental de Kinshasa, avec des invitations à improviser des discours, les matinées, soirées et nuits à la résidence du Rotarien PDG de la société Zaïre Fina à Kinshasa, les soupers alternés aux domiciles d’autres Rotariens de la capitale, la visite de plusieurs grandes entreprises et institutions étatiques telles que la Regideso et la Cour Suprême de Justice alors dirigées respectivement par les Rotariens Tshiongo Tshibi Kubula wa Ntumba et Kalala Ilunga ainsi que la découverte de grandes boites de nuit du centre-ville en compagnie du Rotarien Tshomba Kitshoma furent des moments inoubliables pour les deux étudiants issus du monde rural.

Mais l’apothéose de l’aventure fut sans conteste le voyage de Kinshasa au site d’Inga à bord de la Mercedes de direction de Zaïre-Fina et la visite du barrage d’Inga II qui venait d’entrer en service en 1982. Le Rotary Club de Kinshasa avait obtenu que cette visite soit guidée par le Protocole d’Etat. C’est ainsi qu’en notre qualité de premier lauréat, nous eûmes le privilège plus que rarissime de découvrir Inga et d’être briefé sur sa particularité ou son caractère exceptionnel ou encore unique au monde.

Inga : un site exceptionnel au monde

Jamais nous ne nous sommes sentis aussi fier d’être Congolais que lors de la découverte du gigantisme d’Inga II. Inga est avant tout un rêve colonial. Les Belges avaient déjà prévu la construction d’Inga I et Inga II de même que le redéploiement de ce complexe avec la réalisation des ouvrages d’Inga III et du Grand Inga qui n’ont pas encore vu le jour. La puissance potentielle du site devrait atteindre 39 GW. A titre de comparaison, le plus grand barrage hydroélectrique actuel au monde, celui des Trois Gorges en Chine depuis 2009, est d’une puissance de 18,2 GW. Par ailleurs, quand on ajoute la puissance potentielle d’Inga au reste du potentiel hydroélectrique du pays, cela représente 37% du potentiel total du continent africain et près de 6% du potentiel mondial, le site d’Inga représentant à lui seul 44% du potentiel national.

Le fleuve Congo est certes le huitième long fleuve au monde avec ses 4.700 Km, après le Nil (6.700 Km), l’Amazone (6.700 Km), le Rio Ucayali-Apurimac en Amérique du Sud (6.700 Km), le Yangzi Jiang (Fleuve Bleu) en Chine (6.380 Km), le Mississipi-Missouri (6.275 Km) aux Etats-Unis, l’Ienisseï-Angara en Russie (5.539 Km), le Huang He (Fleuve Jaune) en Chine (5.464 Km) et l’Ob-Irtych qui traverse la Russie, le Kazakhstan, la Chine et la Mongolie (5.410 Km). Le Congo vole la vedette presqu’à tous de par son débit de 40.000 m3/s environ ; ce qui le classe immédiatement après l’Amazone, créditée d’au moins 200.000 m3/s. Mais rien de tout cela n’explique la particularité ou le caractère exceptionnel d’Inga.

Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte pour faire d’Inga un site hydroélectrique unique au monde. On peut les regrouper en trois catégories : la puissance des eaux, la faible variation du débit au cours de l’année et le coût de construction des ouvrages et la compétitivité de l’électricité produite qui s’en suit.

Les eaux du fleuve Congo sont d’une puissance exceptionnelle à Inga. D’abord parce que le site se situe dans le cours inferieur du fleuve, à seulement 150 Km avant que celui-ci ne se jette dans l’océan Atlantique. Ensuite parce qu’alors que le fleuve peut atteindre plus de vingt kilomètres de large dans certaines parties de son bief navigable entre Kisangani et Kinshasa, il se rétrécit sous forme d’entonnoir à partir de cette dernière ville, à seulement 375 Km de son embouchure. Mieux, entre Kinshasa et Matadi, plusieurs ensembles de rapides, les fameuses Chutes Livingstone, se succèdent en même temps que le fleuve est entrecoupé de brusques dénivellations atteignant un total de 300 mètres, le dénivelé le plus important étant justement celui de 102 mètres avant de se jeter dans la vallée d’Inga.

Le rendement d’un barrage dépend également de la constance, tout au long de l’année, dans le fonctionnement des turbines. L’alternance entre la saison des pluies et de la saison sèche rend cette tâche difficile en cas de variation importante du débit. Assis de façon non-équitable à cheval sur l’équateur avec une présence plus marquée au sud, le bassin du Congo reçoit néanmoins grâce à cette position privilégiée des eaux de pluies pendant toute l’année. Quand la saison sèche sévit au nord, la saison des pluies poursuit encore sa course au sud et vice versa. Cela a pour conséquence que la variation du débit du fleuve Congo soit l’une des plus faibles au monde. Etant de quelque 25.000 à 75.000 m3/s, elle permet aux turbines de tourner à un régime constant du 1er janvier au 31 décembre.

Last but not the least, le site d’Inga, qui s’étend sur plusieurs vallées, offre la possibilité de construire des barrages à sec avant de détourner les eaux vers eux. Selon une analyse du Bureau d’Etudes Industrielles Energies Renouvelables et Environnement de Toulouse en France, un tel environnement permet que “les ouvrages de génie civil y soient relativement modestes: en effet pour retirer une production annuelle de 1 million de kWh, on ne devrait mobiliser que 52 m3 de béton (ou équivalent) alors que sur les meilleurs sites mondiaux on atteint 250 à 1.000 m3. Il en résulte un coût d’investissement très bas, de 340 à 700 USD/kW selon le stade d’équipement”. Aussi la production énergétique d’Inga est-elle beaucoup plus compétitive que celles d’autres sites à travers le monde.

On comprend dès lors que l’on parle d’autoroutes d’énergie aussitôt qu’on prononce le nom d’Inga. Car, autant que le gigantisme du site et de ses ouvrages actuels et à venir, le réseau de transport projeté est tout aussi impressionnant. On connait la construction de la ligne de transport d’énergie à très haute tension dénommée Inga-Shaba au départ du barrage d’Inga II. Longue de 2.000 Km, elle s’est étendue à 3.676 Km en traversant et alimentant la Zambie et le Zimbabwe jusqu’en Afrique du Sud. Déjà avec Inga II, il était également question de la ligne longue de 2.734 Km qui traverserait et alimenterait l’Angola et la Namibie jusqu’une fois de plus en Afrique du Sud. Avec la construction d’Inga III et du Grand Inga, non seulement ces deux lignes seraient renforcées, mais en plus d’autres lignes verraient le jour. Une troisieme ligne longue de 5.300 Km relierait Inga à l’Egypte, en alimentant au passage la Centrafrique, le Tchad et le Soudan. Et une quatrième ligne de 1.400 Km alimenterait le Nigeria via le Congo, le Gabon et le Cameroun.

Inga III : une priorité ?

La réalisation d’Inga III et du Grand Inga élèverait théoriquement le site d’Inga au stade de première source des devises du pays estimées annuellement à plus d’un milliard de dollars. Mais c’est oublier qu’on est au Congo, terre de mauvaise gouvernance par excellence. A cet égard, on relèvera d’abord le paradoxe d’Inga II et sa ligne à très haute tension la plus longue au monde : Inga-Shaba. Celle-ci traverse des provinces plongées dans le noir sans compter le fait que les rares localités desservies dont la capitale Kinshasa le sont imparfaitement surtout à la suite du phénomène délestage. Par ailleurs, Inga I et Inga II sont entrés en service respectivement en 1972 et 1982 avec 6 et 8 turbines préalablement installées. Aujourd’hui, les deux ouvrages fonctionnent seulement à moins de 40 % de leur capacité avec 4 turbines disponibles pour Inga I et 3 pour Inga II. Les autres turbines sont à l’arrêt. Soit faute de maintenance ou de pièces de rechange. A l’image de l’incurie des gouvernants. Soit pour n’avoir jamais été utilisés depuis leur mise en service à cause d’un défaut de fabrication. A l’image de l’insouciance et de la légèreté des gouvernants à signer des contrats avec les firmes étrangères.

Tout compte fait, s’il y va de l’intérêt du Congo de matérialiser un jour les rêves coloniaux dénommés Inga III et Grand Inga, la priorité de l’heure devrait être, rationalité oblige, à la réhabilitation d’Inga I et Inga II ou à débarrasser ces deux prouesses technologiques de leur statut peu enviable d’éléphants blancs. La priorité de l’heure devrait également consister à poursuivre l’élan déjà pris dans la construire des barrages plus modestes susceptibles de mettre un terme à cet autre paradoxe congolais entre les immenses potentialités hydroélectriques du pays et le déficit énergétique caractérisé par l’accès à l’électricité de moins de 10% de la population. Par ailleurs, les bruits actuels autour d’Inga III peuvent jouer un autre mauvais tour au Congo et à son peuple. Qu’on se souvienne ici que le marché de la ligne Inga-Shaba avait été emporté par les Etats-Unis contre la promesse d’un soutien indéfectible à la dictature de Mobutu. L’attribution du marché ou d’un des multiples marchés liés à la réalisation d’Inga III pourrait conduire le pays vers un désastre analogue.

[Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo]


Cet article a été lu 5579 fois



Vous devez être connecté pour laisser un commentaire. Inscrivez-vous, c'est gratuit !

Subscribe to comments feed Comments (0 posted):

total: | displaying:

Post your comment comment

  • Bold
  • Italic
  • Underline
  • Quote

Please enter the code you see in the image:

  • email Email to a friend
  • print Print version
  • Plain text Plain text
Newsletter
Email:
Rate this article
0