RDC : Le métier de journaliste est devenu une des occupations les plus dangereuses

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image Nkoso Mike Mukebayi éditeur Congo News

Le métier de journaliste est devenu une des occupations les plus dangereuses au Congo démocratique. A plusieurs reprises, il a été reproché aux journalistes du pays de fouler aux pieds les règles déontologiques. S’il est vrai que dans sa quête de la vérité, le journaliste a l’obligation de respecter la vie privée des personnes et doit s’interdire la calomnie, la diffamation et les accusations sans fondements, il n’en demeure pas moins vrai qu’un bon journaliste est par définition un investigateur. Il a pour mission de percer des prétendus "secrets d’Etat" et autres dysfonctionnements. Un journaliste est un contre-pouvoir.

Dans un communiqué publié samedi 23 août 2014 à Kinshasa, un "collectif de journalistes" exige la libération de Mike Mukebayi, directeur et éditeur du journal en ligne "RD Congo News". Le groupe envisage d’organiser un sit-in lundi 25 août devant le Centre catholique Lindonge, siège de l’archevêché de Kinshasa. Accusé de "dénonciation calomnieuse et injure publique", ce confrère est détenu depuis jeudi 21 août dans un cachot du parquet près le tribunal de grande instance (TGI) de Kinshasa/Gombe. L’affaire se corse par l’identité de la "personne lésée". Sans préjuger du fond du dossier sous examen, on ne pourrait s’empêcher de déplorer que la liberté soit devenue l’exception au Congo démocratique. La détention, la règle.

"La liberté individuelle est garantie. Elle est la règle, la détention l’exception. Nul ne peut être poursuivi, arrêté, détenu ou condamné qu’en vertu de la loi et dans les formes qu’elle prescrit". C’est en tous cas ce qu’on peut lire dans le premier alinéa de l’article 17 de la Constitution congolaise promulguée le 18 février 2006. Que vaut encore cette disposition dans un pays où, chaque jour, des citoyens sont arrêtés et jetés au cachot ou à la prison de Makala en violation totale de leurs droits de défense?

Un collectif de "journalistes congolais et étrangers" envisage d’aller manifester ce lundi 25 août à 9 heures devant l’archevêché de Kinshasa où se trouve le lieu de travail et la résidence du cardinal Laurent Monsengwo Pasinya. "L’objectif recherché est de sensibiliser le cardinal Monsengwo sur l’ironie qui fait du journaliste Mukebayi, le prisonnier personnel de l’archevêque de Kinshasa, en dehors des prescrits de la procédure", peut-on lire dans le communiqué cité précédemment. Le propre frère du Cardinal en l’occurrence François Kaniki y est présenté comme étant le "commanditaire" des "ennuis judiciaires" de Mukebayi. Le frère du Cardinal, souligne ce texte, tiendrait "à obtenir la condamnation immédiate du journaliste, à travers une détention préventive injustifiée". 

De quoi s’agit-il ?

Selon des informations fragmentaires, Mike Mukebayi a publié, il y a quelques semaines, un article laissant entendre que le cardinal Laurent Monsengwo "se serait rapproché" du pouvoir kabiliste. C’est ainsi que le prélat catholique a brillé par son absence lors d’une manifestation où son intervention était attendue.

Dans un second «papier», le journaliste annoncera avoir reçu des «menaces de mort» de la part de François Kaniki. Il se confirme, en revanche, que ce dernier est le « plaignant » dans l’affaire examinée au TGI de Kinshasa/Gombe. 

Arrêté jeudi dernier, Mukebayi Nkoso est toujours «gardé à vue» tel un dangereux malfrat dans un cachot du parquet du TGI précité. La défense ne trouve pas des mots assez durs pour fustiger cette mesure pour le moins arbitraire. Un avis partagé par Paul Nsapu Mukulu, secrétaire général de la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l’homme), cité par RFI : «Il y a d’abord vice de procédure. En lieu et place du mandat d’amener qui a été lancé contre le journaliste Mike Mukebayi, il fallait commencer par des convocations (…)». A en croire Nsapu, le dossier judiciaire serait vide. « (…), on ne voit pas de plainte du cardinal Monsengwo». Pour Nsapu Mukulu, Mike Mukebayi est victime ni plus, ni moins que « d’un harcèlement politico-judiciaire exercé sur un journaliste qui dérange parfois avec ses articles, (…)»

"Un journaliste est un contre-pouvoir"

Le métier de journaliste est devenu une des occupations les plus dangereuses au Congo démocratique. A plusieurs reprises, il a été reproché aux journalistes du pays de fouler aux pieds les règles déontologiques. S’il est vrai que dans sa quête de la vérité, le journaliste a l’obligation de respecter la vie privée des personnes et doit s’interdire la calomnie, la diffamation et les accusations sans fondements, il n’en demeure pas moins vrai qu’un bon journaliste est par définition un investigateur. Il a pour mission de percer des prétendus "secrets d’Etat" et autres dysfonctionnements. Un journaliste est un contre-pouvoir.

Quelques questions méritent d’être posées dans le cas sous examen. La personne présumée lésée par l’article querellé avait-elle préalablement fait parvenir à la rédaction de RD Congo News un droit de réponse ? Le journal avait-il rechigné de le publier? Est-il vrai que Laurent Monsengwo Pasinya n’a jamais déposé plainte ? Quelle est la base factuelle autant que juridique qui a permis aux autorités judiciaires du parquet près le tribunal de grande instance de la Gombe de statuer sur cette «affaire» ? 

Dans son communiqué, le collectif des journalistes espère, à travers la manifestation de ce lundi, «inviter le cardinal Monsengwo à s’assumer, en invitant son jeune-frère, le sénateur Kaniki, qui opère en son nom, au respect de la procédure judiciaire» et de lui rappeler que le journaliste Mike Mukebayi et son journal «ne comptent pas se dérober de leur responsabilité sur leurs écrits et restent disponibles pour une confrontation judiciaire, mais de manière loyale, (…) ».

Coïncidence ou pas, l’affaire Mukebayi intervient dans une ambiance délétère qui caractérise les relations pouvoir/médias. Sous le fallacieux prétexte d’"absence d’autorisation", le pouvoir kabiliste a suspendu 61 organes de presse. La mesure est tombée le mercredi 20 août aux termes d’un arrêté signé par le ministère des Médias que dirige l’ex-opposant anti-mobutiste et ancien rebelle pro-rwandais Lambert Mende Omalanga. Et dire que celui-ci, prétendait, durant les «années opposition», lutter pour l’avènement de la démocratie et le respect des droits humains. 

Dur, dur, de pratiquer le journalisme au Congo démocratique. Ici, un «bon journaliste» est celui qui s’autocensure et exhibe la «danse du ventre» devant les puissants du moment. Peut-on franchement parler de «révolution de la modernité» dans un pays où la détention est devenue la règle, la liberté, l’exception ? L’affaire Mukebayi est un vrai scandale. Une honte.

[CongoIndependant]


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