Afrique : Une révolution médiatique est indispensable

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L’Afrique assiste à une véritable explosion de son paysage médiatique. Des lois sont votées autorisant l’accès des journalistes à toute information et protégeant leurs sources d’information. Des formations sont organisées un peu partout pour que les journalistes travaillent avec professionnalisme. Des financements sont octroyés par diverses organisations occidentales pour monter des radios locales afin d’assurer la participation des citoyens à la vie démocratique. Mais tous ces efforts peinent à transformer la presse, les médias et les autres moyens de communication en quatrième pouvoir ; ce qui explique que les journalistes doivent craindre pour leur vie en cas de publication d’informations sensibles touchant la mauvaise gouvernance. Il en sera toujours ainsi tant que les Africains resteront incapables de faire la différence entre la démocratie et les institutions démocratiques occidentales qui, plaquées sur la réalité du pouvoir en Afrique, pérennisent les dictatures.

La presse, les médias et bien d’autres moyens de communication constituent ce que l’on désigne sous l’expression de quatrième pouvoir dans la mesure où ils peuvent servir de contre-pouvoir face aux trois pouvoirs institutionnels inscrits dans les constitutions (pouvoir exécutif, législatif et judiciaire). Le quatrième pouvoir est non seulement important pour cette raison, mais aussi parce qu’il arrive souvent qu’il y ait collusion entre les trois pouvoirs classiques (épaulés par la presse, les médias et les autres moyens de communication publiques), réduisant ainsi l’Etat en une république des camarades, pour reprendre le titre d’un livre du journaliste français Robert de Jouvenel.

Pour qu’existe le quatrième pouvoir dans une société, il convient que le principe de protection des sources d’information des journalistes soit sauvegardé. L’exemple le plus connu de la puissance du quatrième pouvoir reste sans doute les révélations de Carl Bernstein et Bob Woodward, journalistes au Washington Post à l’origine du scandale du Watergate en 1972 qui avait contribué à la démission du président des Etats-Unis, Richard Nixon, deux années plus tard.

Tout au long des dictatures africaines, la collusion était totale entre les trois pouvoirs classiques et entre ceux-ci et la presse et les médias publiques. Depuis que le vent de liberté venu de l’ex-URSS a également soufflé sur l’Afrique, cette collusion reste certes d’actualité dans toutes les « jeunes démocraties », mais il existe des médias indépendants qui, à l’instar du bien nommé Congo Indépendant, échappent à la censure des gouvernements et, mieux, refusent de s’autocensurer. Ils sont sans cesse à l’affût de ce qu’ils croient de nature à défendre l’intérêt public. Ils furètent dans tous les coins. Ils ne reculent devant rien. Jouent-ils pour autant le rôle de quatrième pouvoir ?

Du haut de l’arrogance et de l’insolence qui le caractérisent, le président congolais a déjà répondu à cette question : « Les chiens aboient et la caravane passe ». Telle est la triste réalité de l’Afrique dite démocratique. Les processus de démocratisation ont transformé le paysage médiatique. Celui-ci a mis fin au monopole de l’Etat ou des gouvernements, ouvrant la voie au pluralisme. La culture du silence, jadis omniprésente et étouffante, a reculé même si les journalistes payent un lourd tribut. Les détournements des fonds publics, les tueries et d’autres violations des droits de l’homme se poursuivent et sont dénoncés, mais l’impunité des dirigeants reste totale. De même que le pluralisme politique, le pluralisme médiatique ne fait pas avancer la société au chapitre de la gouvernance. Pourquoi en est-il ainsi ? 

Quand, par exemple, Congo Indépendant dénonce la mauvaise gouvernance politico-économique à travers l’article « L’Etat congolais saigné à blanc par "Kabila" et son "ami" Gertler », le rôle du journaliste s’arrête là. Pour que la contribution de celui-ci se transforme en quatrième pouvoir, il convient que l’un des trois pouvoirs classiques, reconnus par la constitution, se saisisse du dossier et mène des enquêtes pour espérer que des sanctions tombent. Cela signifie que quel que soit le bout par lequel on aborde la question de la gouvernance au sein de l’Etat congolais, la question de la séparation des pouvoirs s’impose. Puisqu’en instaurant la démocratie en lieu et place de la dictature de Mobutu Sese Seko, de celle de Laurent-Désiré Kabila ou de Joseph Kabila non-sorti des urnes, les Congolais croyaient que cette séparation serait automatique ; puisque huit années après les élections de 2006 cette séparation n’est pas au rendez-vous de l’histoire, la question du pourquoi s’impose. Mais que constate-t-on dans les milieux intellectuels congolais ? On préfère vouer aux gémonies ceux qui jouissent du maintien du statu quo, surtout le premier d’entre eux, Joseph Kabila. Les questions qui devraient mériter notre attention sont rarement abordées.

Insulter nos dirigeants comme lors de la conférence nationale dite souveraine, cela nous aide à nous défouler. Sur le plan individuel, le défoulement peut être une bonne thérapie permettant de ne pas être étouffé par la révolte qui gronde en nous tant il est vrai que nous nous soucions du devenir de notre pays. Mais les insultes ne peuvent nullement aider celui-ci à mieux se porter un jour. Seule la réflexion peut nous conduire à bon port, c’est-à-dire dans un Etat de droit que nous attendons depuis le 30 juin 1960. Réflexion sur les causes de la non-séparation des pouvoirs et les instruments conceptuels devant nous permettre d’atteindre enfin cette séparation dans le but de concrétiser l’idéal de l’Etat de droit.

Faut-il agir sur l’homme congolais ou son cadre institutionnel pour inventer ces instruments conceptuels ? L’échange que nous venons d’avoir avec le compatriote non autrement identifié que comme Kolomabele, après la publication de notre article sur la République Centrafricaine, est enrichissant à cet égard. Pour lui, il faut agir sur l’homme qui n’aurait aucune culture démocratique. Non seulement les défenseurs de cette thèse n’expliquent pas comment on pourrait agir sur l’homme congolais pour qu’il acquiert la culture démocratique, mais quand on énumère quelques valeurs que requiert la démocratie de la part du citoyen (modération, tolérance, civilité, respect de l’autre, savoir, participation à l’agenda public, etc.), on se rend vite compte que celles-ci se retrouvent chez tous les peuples à travers le monde. Pour cette raison justement, la démocratie est reconnue comme une valeur universelle. Cela explique pourquoi des hommes et des femmes nés et ayant grandi au Congo, comme Bertin Mampaka, aujourd’hui premier sénateur belge d’origine africaine, Mie-Jeanne Nyanga Lumbala, la première députée nationale belge d’origine africaine, et Cécile Kyenge, la première ministre italienne de même origine, ne se distinguent nullement de leurs collègues par un quelconque déficit de culture démocratique qui serait lié à leur origine. 

Mieux, Kolomabele démontre lui-même la fausseté de la thèse qu’il défend. En effet, il note, avec raison, que si on installe Bertin Mampaka au sénat congolais, Mie-Jeanne Nyanga Lumbala au parlement congolais et Cécile Kyenge au gouvernement congolais, ils seront aussi piètres que leurs compatriotes travaillant actuellement au sein de ces institutions. A l’appui de son affirmation, Kolomabele nous rappelle, toujours avec raison, que « le premier gouvernement de Laurent-Désiré Kabila était composé essentiellement de membres de la diaspora congolaise en Occident. Ces messieurs et dames, venus des pays de vieilles démocraties, ne se sont pas offusqués de voir l’ancien maquisard suspendre les activités des partis politiques et embaucher Dominique Sakombi pour mettre en route le culte de personnalité. Chaque ministre avait dans son cabinet les gens de son ethnie ou les copains de quartier ou de collège ». Qu’un même individu, avec la culture qui est la sienne, se conduise comme un démocrate en Belgique ou en Italie alors qu’il tomberait inévitablement dans les mêmes travers qui ont toujours caractérisé la gouvernance au Congo, n’est-ce pas là le meilleur argument qui devrait nous pousser à agir sur le cadre institutionnel plutôt que sur l’homme ? Comment peut-on ne pas se rendre compte d’une telle évidence ?

Après tout ajustement politique censé conduire à l’Etat de droit, une révolution médiatique est indispensable. L’Afrique assiste à une véritable explosion de son paysage médiatique. Des lois sont votées autorisant l’accès des journalistes à toute information et protégeant leurs sources d’information. Des formations sont organisées un peu partout pour que les journalistes travaillent avec professionnalisme. Des financements sont octroyés par diverses organisations occidentales pour monter des radios locales afin d’assurer la participation des citoyens à la vie démocratique. Mais tous ces efforts peinent à transformer la presse, les médias et les autres moyens de communication en quatrième pouvoir ; ce qui explique que les journalistes doivent craindre pour leur vie en cas de publication d’informations sensibles touchant la mauvaise gouvernance. Il en sera toujours ainsi tant que les Africains resteront incapables de faire la différence entre la démocratie et les institutions démocratiques occidentales qui, plaquées sur la réalité du pouvoir en Afrique, pérennisent les dictatures. Le quatrième pouvoir ne verra le jour en Afrique que quand la séparation entre les trois pouvoirs classiques sera enfin effective.

[Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo]


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