Emergence des puissances coloniales : De quoi souffre réellement l’Afrique ?

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image Union Africaine

L’Union Africaine (UA) est-elle indépendante ? On voit les Latino-américains, malgré la présence américaine, parvenir, par exemple, à se constituer un groupe qui fait face aux Etats-Unis. Curieusement, en Afrique, les dirigeants ne parviennent pas à se mettre ensemble. Mais on sent plutôt que ce sont des puissances coloniales qui émergent, et ont la main dessus. De quoi souffre réellement l’Afrique ?

Le 30 janvier 2012, il s’est tenu à Addis-Abeba le 18ème Sommet de l’Union africaine (UA) au cours duquel il était prévu qu’on puisse passer à l’élection du président de la Commission de cette organisation africaine. Mme Zuma, l’ex-ministre des Affaires étrangères de l’Afrique du Sud, et M. Jean Ping, le président sortant, se sont portés candidats. Après l’élection, il s’est avéré que ni Zuma ni Ping, personne n’a convaincu les chefs d’Etat et de gouvernement présents à cette grande assemblée. C’est ainsi qu’on a reporté cette élection au mois de juin 2012. On a l’impression qu’il y a des tendances qui s’affrontent mais qui se sont neutralisées. Le Potentiel a, une fois de plus, reçu le professeur Philippe Biyoya Makutu, qui a beaucoup publié sur l’Union africaine et sur les relations internationales en mutations, pour parler de cette situation qui se passe d’une manière peu normale. Avec lui, on va examiner qui des deux prétendants sera élu en juin 2012 ou va-t-on choisir un autre candidat pour éviter qu’il y ait affrontement entre Africains.

Quelle lecture faites-vous de ce cinéma qui vient de se passer à Addis-Abeba ?

Il ne faut pas appeler cela cinéma. Il y a là, je crois, une réalité dans l’évolution institutionnelle de l’Organisation panafricaine parce qu’on doit savoir que ce n’est pas la première fois que des tendances apparaissent dans cette institution africaine. A l’origine, l’Unité africaine a été créée ainsi. Il y avait un groupe qu’on appelait autrefois «le Groupe de Brazzaville» qui est devenu, avec le temps «le Groupe de Monrovia» et un autre des radicaux qu’on appelait «le Groupe de Casablanca». Et, en 1963, on a pu créer l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) grâce à la sagesse de l’empereur de l’Ethiopie, Hailé Sélassié.

L’OUA était, en fait, un compromis entre deux grandes tendances d’une Afrique des modérés, laquelle était sensible, perméable aux influences étrangères, et l’Afrique des radicaux qui étaient allergiques aux influences extérieures. Mais cela a évolué autour des questions du Congo et de l’Algérie. Et puis, cela s’est cristallisé autour de l’indépendance de l’Angola. On a vu les modérés d’un côté et les radicaux de l’autre. Autour de cette indépendance, l’OUA était bloquée. Ils étaient arrivés à la parité (22-22). Donc, c’est dans les habitudes de la diplomatie africaine que cela arrive.

Mais, pour le cas d’Addis-Abeba, il faudrait que l’on comprenne ce qui est à la base de ce qui arrive. Je pense que l’on s’aperçoit que, dans le monde tel qu’il fonctionne aujourd’hui, des institutions internationales deviennent soit des lieux de la gouvernance, de la production des intérêts collectifs, soit des lieux où certains, effectivement, cherchent par tous les moyens à y trouver des espaces dans lesquels ils peuvent influencer certaines choses. On s’aperçoit qu’il faut qu’on contrôle les rouages de l’Union africaine. Parce qu’autrefois, par rapport à l’OUA, on avait neutralisé le secrétaire général qu’on a appelé secrétaire administratif. On est revenu à la formule de «président de la Commission». Même si on n’a pas fondamentalement transférer les pouvoirs des Etats vers les instances supra nationales, l’Union africaine reste un espace ou un instrument géostratégique, un élément de manœuvre. Celui qui contrôle peut, en fait, faire aboutir ses prétentions.

Or, je crois que ce Sommet rend compte d’un passé récent : l’Afrique a fait face à de grands problèmes dans lesquels l’Union africaine ne s’est pas signalée. C’est le cas, notamment, de la Côte d’Ivoire où on a vu l’ONU et des puissances occidentales. On a vu l’Afrique se diviser. Certains étaient derrière Gbagbo dont l’Afrique du Sud. D’autres derrière Ouattara, comme le Sénégal, si je peux parler ainsi. Pour le problème de la Libye, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Rwanda derrière la position française. Et on a vu le Congo-Brazzaville, l’Afrique du Sud et bien d’autres tenter de se mettre du côté de Mouammar Kadhafi.

Lorsqu’on a assisté au triomphe de la position qui était soutenue par les puissances étrangères, notamment par la France en Côte d’Ivoire, parce que Ouattara – bien que je l’ai personnellement soutenue – a été remercié Sarkozy. Il n’a pas fait une tournée en Afrique pour saluer ceux qui l’ont soutenu. Donc, c’est qu’il a montré qu’il a triché sa légitimité. Et lorsque Kadhafi, qui était quand même le porteur d’une certaine Afrique, est mort comme un rien, il a été anormal, mensongeux que l’Afrique donne l’impression d’avoir une institution qui se porte bien. Notre institution est malade. Et le blocage a l’avantage de nous montrer que l’Afrique est bloquée ; qu’elle n’existe pas. Alors, on va désigner quelqu’un pour qu’il représente quoi ? Le problème, c’est qu’à travers les candidatures, par exemple de celle de l’Afrique du Sud, on sent que ce pays a compris qu’il doit diriger l’Afrique à partir de ces mécanismes qu’on a mis en place.

L’Afrique du Sud, malheureusement, est une grande puissance. Et, généralement, il est de tradition diplomatique que, dans les structures régionales comme celle-là, si vous confiez la direction à une puissance qui est déjà trop grande et qui appartient à d’autres instances internationales, il est possible qu’elle transforme cela en élément de politique intérieure. C’est donc normal que cela ne passe pas parce qu’on ne doit pas dans un dossier international subir la volonté d’un des partenaires. On veut être, en fait, en partenariat.

De l’autre côté, l’Afrique centrale, c’est le Gabon, qui a changé de maître. Le père est mort et on a le fils. On ne doit pas se le cacher. Combien, en Afrique centrale d’abord, souhaitent que le Gabon soit toujours le porte-étendard de cette région du continent africain ? Qui de la RDC, du Congo-Brazzaville, de la Guinée-équatoriale, du Cameroun, pour ne parler que de ces quatre pays – si j’ajoute l’Angola, cela ferait cinq – qui semblent être les plus importants de l’Afrique centrale, voudrait que ça soit le Gabon qui représente l’Afrique centrale ? Or on sait qui est derrière le Gabon actuel. C’est la France qui est plus qu’omniprésente. En fait, il s’est déroulé là un match entre les prétentions d’une puissance émergente, l’Afrique du Sud, contre les prétentions d’une puissance qui a trouvé où fondre le rayonnement de sa puissance dans le monde dans une sorte de mainmise en Afrique centrale.

Que le Congo-Brazzaville succède au Niger à la direction de l’Union africaine, je crois que cela réconforterait certaines tendances, certainement pendant un bon bout de temps. Mais que l’Afrique du Sud cherche à contrôler, cela gênerait aussi cette puissance-là qui veut tout contrôler en Afrique. Seulement, on ne peut pas s’arrêter à cela parce que, dans le contexte de la gouvernance mondiale, il faut aussi noter qu’il y a de nouvelles puissances qui s’intéressent à l’Afrique. Il est question, par exemple, de la Chine qui vient de construire un nouveau siège de l’Union africaine à Addis-Abeba. Parce que celle-ci n’en avait pas. Elle réunissait, pendant très longtemps, ses membres dans les bureaux des Nations unies. Et la Chine était présente lors de ce 18ème Sommet en tant qu’invitée spéciale.

C’est vrai que la France ne voit pas l’Afrique du Sud parce que derrière celle-ci, il doit certainement y avoir les Etats-Unis. C’est une sorte de tradition. L’OUA comme l’Union africaine aujourd’hui ont toujours servi un peu de cadre où, en fait, se cristallisait cette lutte hégémonique dans le monde. Je pense qu’il s’agit d’une réalité de blocage, une réalité qui est à la base des interrogations quant à l’utilité de l’Union africaine et d’un président d’une Commission qui, en fait, une sorte de gouvernement.

Vous venez de brosser le tableau de la situation. Mais l’Union africaine est-elle indépendante ? On voit les Latino-américains, malgré la présence américaine, parvenir, par exemple, à se constituer un groupe qui fait face aux Etats-Unis. Curieusement, en Afrique, les dirigeants ne parviennent pas à se mettre ensemble. Mais on sent plutôt que ce sont des puissances coloniales qui émergent, et ont la main dessus. De quoi souffre réellement l’Afrique ?

Commençons par la première question. Il ne se pose pas à l’Union africaine la question d’indépendance, mais peut-être celle de la relative autonomie en tant qu’organisation. Est-ce une organisation suffisamment responsabilisée par les Etats membres qui l’ont créée ? C’est cela, en fait, la question. Et je crois qu’il y a une évolution dans ce sens. Et s’il y a des disputes, c’est parce que tout le monde reconnaît l’importance de cet instrument. Un instrument qui nous permet effectivement non pas de construire le pouvoir. Il n’y a pas de géopolitique au niveau de l’Union africaine mais il y a une géostratégie, une façon d’opérer pour arriver à un certain résultat. C’est étonnant parce que l’organe important de l’Union africaine, comme c’était le cas de l’OUA, c’est la conférence des chefs d’Etat. Car l’organisation est généralement ce que les chefs d’Etat veulent qu’elle soit. N’empêche que le président de la Commission, qui n’est plus un simple greffier, archiviste des actes et gestes des gouvernements, soit une certaine autorité comme le serait aujourd’hui le secrétaire général des Nations unies. Il peut suggérer certaines tendances, prodiguer des conseils, donner un avis sur la manière dont une question doit être réglée. C’est lui qui pourrait offrir un certain savoir-faire. Je crois que le président actuel a un peu plus de liberté que le secrétaire général de l’ancienne OUA.

Et si M. Jean Ping n’a pas joui de la confiance de tout le monde, c’est justement parce qu’il n’a pas donné une impulsion à certaines questions difficiles là où les Etats étaient bloqués. Ceux-ci, eux, étaient sollicités. On a vu la secrétaire d’Etat américaine, Mme Hilary Clinton, qui est venue parler, des gens abandonner Kadhafi. On a entendu la Chine et la Russie qui gesticulaient. Entre-temps, la France et l’Angleterre bombardaient. Les Etats, en fonction de leurs relations bilatérales avec ces puissances-là, étaient bloqués. On n’a pas senti, en fait, la liberté de M. Jean Ping. C’est cela tout le problème. Surtout lorsque que Jacob Zuma, qui était au Conseil de sécurité, a commencé à parler en disant qu’on appliquait mal la Résolution, on n’a pas eu un relais au niveau de l’Union africaine. Jean Ping n’a pas relayé le message de l’Afrique du Sud. Il n’a pas cherché à créer autour de cette nouvelle conscience de l’Afrique du Sud, une tendance durant laquelle il allait mobiliser l’opinion africaine et faire une sorte de lobbying auprès des organisations internationales, des Nations unies. Nous sommes quand même une organisation qui est reliée à l’ONU qui nous reconnaît l’autonomie et la prééminence dans le traitement des questions liées à l’Afrique. Si la Ligue arabe a livré Kadhafi, on n’a pas senti exactement ce que l’Union africaine a dit à ce propos. On a eu l’impression qu’il a suffi que le président sénégalais Wade accepte que la France frappe et ses homologues ivoirien Ouattara, rwandais Paul Kagamé et gabonais Ali Bongo s’alignent derrière la France pour que tout le monde s’aligne également. Il ne faut pas oublier que ce poste de président de la Commission n’a pas donné aux individus mais au continent et aux pays. Ce poste a été donné au Gabon pour l’Afrique centrale. Et l’Afrique du Sud l’a revendiqué aussi au nom de l’Afrique australe. Donc, le blocage se situe au niveau du poids diplomatique des pays qui sont derrière les Etats candidats. Ce n’est donc pas autour des individus. On a eu affaire à deux ministres des Affaires étrangères. Ce n’était pas leur personnalité qui était en jeu. Si, par exemple, j’entre dans les considérations techniques des candidatures, je pense que l’Afrique du Sud aussi doit faire un effort. Elle ne doit pas seulement agir au nom de sa puissance régionale dans le concert des Nations, elle doit aussi faire preuve de technicité. L’Afrique du Sud manque une certaine technicité de la diplomatie. Parce que, dans ce genre de situation, elle n’a même pas cherché à connaître les puissances qui pouvaient s’opposer à sa candidature. Elle a été surprise par les prétentions du Nigeria qui cherchait à avoir la présidence de l’Union africaine. L’Afrique du Sud aurait pu présenter la candidature, par exemple, d’un homme comme Thabo Mbeki. Je crois qu’il pouvait facilement obtenir un consensus que Mme Zuma. Qui, à part le fait qu’elle a été longtemps ministre des Affaires étrangères, n’a pas en fait une expérience avérée en diplomatie internationale. Alors que Thabo Mbeki est un diplomate.

Vous avez fait allusion à l’Amérique latine. Le problème est justement la tendance que l’Afrique du Sud voudrait imprimer maintenant. Ce pays participe à une coalition diplomatique avec l’Inde et le Brésil qu’on appelle IBAS. Là, ils étudient des stratégies de gestion du monde dans la gouvernance. Et l’Afrique du Sud sait qu’en Amérique du Sud aujourd’hui, ce n’est plus tellement l’organisation de l’Union des Etats sud-américains qui agit. On a trouvé autour de cette organisation d’autres structures comme l’Association des Nations du Sud, des gens qui utilisent la régionalisation pour s’opposer ou pour réduire l’influence venant des Etats-Unis. Et je crois que l’Afrique du Sud a cherché et cherche à contrôler la présidence de la Commission parce qu’elle voudrait aussi utiliser l’organisation à refuser désormais que celle-ci travaille pour le compte des puissances étrangères. D’ailleurs, les commentateurs de certaines presses le disent.

Ne peut-on pas aussi dire, d’un côté, que l’Union africaine fonctionne grâce aux fonds de l’Union européenne ou des Nations unies et que les Etats africains en pâtissent ? De l’autre côté, peut-on affirmer que l’Afrique n’a pas de leaders ?

Si toutes ces deux questions se présentent, c’est parce qu’il a un problème de moyens financiers. Je ne peux pas dire à 100% que l’Union africaine, dans son ensemble, fonctionne avec les fonds venus d’ailleurs. Mais pour beaucoup d’organismes africains, notamment la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC), ce sont les programmes qui sont financés car on ne peut pas financer une organisation mais les programmes qu’elle a élaborés. Les Etats africains veulent bien avoir des structures d’ensemble et ils ne manquent pas la volonté de les faire fonctionner. Et même cette question de contrôle des organes ne se serait pas posée s’il y avait des pays qui apportaient des moyens. Seulement ceux qui donnent des moyens, contrôlent aussi leurs politiques. Quant à la question de leadership, elle est réelle. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de prétentions. Malheureusement, elles sont limitées à certaines zones. Et celles des Africains ne le sont pas par rapport à l’Afrique, mais par rapport au monde. Museveni de l’Ouganda qui se positionne par rapport aux Etats-Unis. Ce, dans le rôle que l’Amérique lui donne pour préserver les intérêts américains en Afrique de l’Est.

Comme un négrier ?

Voilà. C’est le cas aussi de l’Afrique du Sud, elle-même. Pretoria a été appelé métropole de substitution. C’est l’Occident, de façon générale, qui, au virage des politiques mondiales des années 90, a estimé qu’il fallait encourager la libération de Nelson Mandela, l’émergence de l’Afrique du Sud pour qu’elle prenne en charge certaines questions dont l’Occident ne pouvait plus s’occuper ouvertement. Cela signifie que l’Afrique du Sud est alliée stratégique de l’Occident dans la stratégie occidentale en Afrique. Et vous verrez qu’effectivement, depuis Mandela, Thabo Mbeki et aujourd’hui Zuma, l’Afrique du Sud n’a pas d’autonomie dans sa politique étrangère. Les positions de politique étrangère d’Afrique du Sud dans les questions africaines s’alignent sur celles des Etats-Unis. Au cas contraire, ce pays n’a pas de position. Qui savait que l’Afrique du Sud dans la crise ivoirienne, était derrière Gbagbo ? Elle a préféré soutenir ce dernier et même le laisser perdre sans chercher changer d’attitude, sans chercher à imposer… En Afrique centrale, le Gabon et le Cameroun se disputent avant l’hégémonie ou les faveurs de la France pour essayer de jouer un rôle sur le continent au profit, évidemment des Français. Cela se vérifie pratiquement pour tous les pays. Vous avez la Côte d’Ivoire, renaissante aujourd’hui, n’est plus tellement sentie en Afrique de l’Ouest. Mais, vous allez voir bientôt que, grâce au soutien et au partenariat avec la France, la Côte d’Ivoire pourra encore rebondir.

En outre, le leadership ne se joue pas tellement en termes de personne, mais en termes de pays. Il existe un défaut dans les diplomaties africaines. Comme tout le monde parle de l’émergence, si, aujourd’hui, certains Etats africains deviennent émergents, capables par eux-mêmes de mieux assumer le destin de leurs peuples respectifs et du continent, on pourrait, peut-être, se passer de certaines structures. Mais je ne pense pas qu’il soit de bonne politique et de bonne sagesse de supprimer purement et simplement l’Union africaine. Parce que ce n’est pas cela que tout le monde fait.

Aujourd’hui, nous sommes dans la globalisation, dans une période d’ouverture. Et les régulations se font par les institutions internationales. Nous sommes en fait, maintenant, à l’époque de l’émergence des espaces publics qui sont institutionnalisés, multi-latéralisés, transcendentalistes. L’Union africaine nous servira de cadre, de repère qui nous permet d’être avec les autres dans ce que tout le monde est aujourd’hui. Mais nous devons comprendre que, tel que nous l’avons instituée, elle ne nous permet pas d’être quelque chose. Nous ne la supprimons pas mais nous l’utilisons comme un repère, un mur de lamentations, un point de référence historique à partir duquel nous construirons notre nouvelle identité. Nous créerons des organisations plus efficaces parce que nous sommes plus nombreux. Nous sommes une Afrique de 54 Etats. Et désormais, il y a plus de prétentions. On ne va pas les interdire. Est-ce qu’on peut penser que chaque partie de notre continent, à savoir l’Afrique centrale, australe, du Nord, de l’Ouest et de l’Est, peut, à travers leurs structures régionales, s’organiser pour aller plus loin. Le problème n’est pas tellement dans l’Union africaine parce que celle-ci est, en fait, maison mère. Je pense que si on mettait de la volonté, de l’intelligence dans les organisations sous-régionales, on pourrait avancer.

Aujourd’hui, l’Afrique centrale qui va chercher à présider la Commission de l’Unité africaine n’a même pas su faire de la CEEAC une organisation d’intégration. Le Gabon, qui cherche à occuper la présidence de cette Commission, refuse une intégration en Afrique centrale. Parce que, pour ce pays, la CEEAC doit fonctionner comme une Union douanière et on n’est pas pressé de rendre souveraine l’Afrique centrale. S’il en est ainsi, on se disponibilise donc pour travailler pour la souveraineté étrangère. C’est ce qui devient dérangeant aujourd’hui. Ce qui vrai pour le Gabon, le serait aussi pour les autres. En Afrique orientale, il existe la Communauté est-africaine créée par les Britanniques et qui regroupe l’Ouganda, le Kenya et la Tanzanie. Mais quel est le profil qu’on lui a donné aujourd’hui pour qu’elle soit autre chose ? Museveni cherche à créer une autre communauté de l’Afrique orientale où la RDC doit nécessairement être membre. L’Angola et la RDC sont tantôt dans la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), tantôt dans la CEEAC. Mais qu’est-ce qu’ils peuvent faire pour promouvoir ne fût-ce qu’une diplomatie de la région du Bassin du Congo, par exemple ?

Les politiciens africains, pour la plupart, n’ont pas le temps de faire des recherches, d’écrire. Les élites africaines ne peuvent-elles pas fournir toute une pensée pour que ces politiciens s’inspirent de quelque chose ? En effet, il n’y a aucune pensée sur la place publique africaine…

Moi, j’écris. J’ai des ouvrages. On peut avoir même un seul spécialiste. Mais le problème, c’est celui de savoir quelle articulation existe politiquement et spécialement entre la recherche académique et le processus de prise des décisions. Il n’y a pas d’articulation. Quel est ce ministre des Affaires étrangères congolais qui, avant d’aller assister à un Sommet, demande les conseils d’un professeur chercheur avéré dans les questions à traiter ? Chacun se trouve des professeurs à lui qu’il peut contrôler et à qui il peut remettre un peu d’argent. Il ne faut pas que la science soit comme de la sorcellerie. Elle est un travail que tout le monde entreprend. Les chefs d’Etat et les ministres ne doivent pas penser qu’on n’aime pas la recherche. Ce sont eux qui sont souvent confrontés à des problèmes. Ce sont eux qui alimentent, en fait, la recherche.

Moi, je serai à l’aise si, par exemple, le ministre des Affaires étrangères, Thambwe Mwamba et celui de la Coopération internationale et régionale, Raymond Tshibanda ainsi que le chef de l’Etat, Joseph Kabila, ou ses conseillers principaux pouvaient venir me dire, par exemple, qu’ils ont participé à telle conférence et qu’on leur a dit en coulisses telle ou telle autre chose. « Et voici comment cela se présente à nous. Pouvez-vous nous éclairer, nous aider à faire ceci ou cela ? ». Ceci n’existe pas. Parce que s’ils viennent vous consulter, ils croient que vous devenez soit leur concurrent, soit … C’est un problème de culture, un problème de savoir- faire. Mais il ne faut pas généraliser cette situation. Les recherches s’effectuent. Il y en a. Mais qu’est-ce qu’on en fait ? Nous faisons ces recherches pour nous-mêmes d’abord, pour des amis ou pour ceux qui peuvent lire. Mais je vous dis qu’il y a des gens qui lisent. Toutes les diplomaties des pays africains ne sont pas conduites de la même manière. Tous les diplomates africains ne sont pas aussi négligents du savoir. La diplomatie ne peut se faire que lorsqu’on met l’intelligence en place. Parce que, sans l’intelligence, sans interrogation, il n’y a pas de diplomatie.

Lorsqu’on va à la rencontre de l’autre, un inconnu, une menace, un danger, un péril, on cherche à le connaître pour mieux coopérer avec lui. Pas nécessairement pour guerroyer avec lui. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, je crois qu’il appartient à nos dirigeants de chercher de se mettre en phase avec nous. Généralement, nos politiques étrangères sont, je dirais, des politiques étranges. Ce sont des politiques qu’on appelle étrangères mais sans contenu. On n’a aucune connaissance de l’étranger. Si vous n’avez pas sa connaissance, comment pouvez-vous aller à sa rencontre ? Ce sont des politiques étranges qui disent vouloir travailler pour la souveraineté des pays qui n’ont pas de souveraineté. Des politiques qui sont censées servir l’indépendance des pays dont celle-ci fait rire tout le monde. Ces diplomaties s’alimentent tous les jours des ingérences étrangères. Les positions de nos ministres des Affaires étrangères, même pour des questions de l’Union africaine, sont des pressions inspirées et suggérées par des puissances étrangères. Comment voulez-vous que cela donne des résultats. Si on veut que les réformes réussissent, il faut aussi changer les Etats car nous avons des Etats néo-coloniaux, sans souveraineté, sans indépendance. Ce sont des bureaucraties. Et celles-ci ne font pas la diplomatie. Je dirais même que ce sont des Etats phagocytés. Où est la réalité de l’Etat ? C’est pourquoi, par moment, il faut saluer la prise, de plus en plus, de conscience de l’Afrique du Sud qui a compris que, sur la scène internationale, on ne s’amuse pas ; qu’il n’y a pas d’amis mais il n’y a que des intérêts. Et que ce sont l’intelligence et le savoir-faire qui l’emportent et qui vous permettent de sauver votre plan. C’est que les Africains doivent commencer à travailler, à être des interlocuteurs, des partenaires. Il y aurait de la joie, de l’orgueil d’aller devant la France, de la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, par exemple, avec des propositions ; d’aller, par exemple, aux Sommets de la Terre, de la Francophonie avec des propositions individuelles, c’est-à-dire d’apporter nos propres intelligences. Nous allons à la Francophonie. Qu’est-ce que les Congolais pensent de tous les enjeux sur lesquels nous devons travailler. Nous accordons d’abord notre approche en nous disant : « Nous, au Congo, au regard de nos problèmes d’environnement, de problèmes économiques, nous pensons que le sort de notre pays irait dans tel sens ou tel autre. Il en est de même du sort de l’Afrique. Alors, nous discutons de la pertinence de nos approches. Malheureusement, à la moindre chose, nous demandons à ceux avec qui nous allons discuter comment nous pourrons parler ou nous utilisons leurs livres pour dire voici ce que nous allons faire. Mais quand ils ont déjà dit ce qu’ils pensent de nous, que pensez-vous leur dire d’autre pour …

Donc, il faut changer non seulement les Etats mais aussi les hommes ?

Cela va de soi. Il ne faut pas changer les hommes, il faut les transformer. Voyez comment l’Europe a été transformée après la deuxième Guerre mondiale quand ils ont commencé à penser l’intégration européenne.

Les gens disent que si on veut avoir un président à la tête de l’Union africaine, il faut qu’on prenne un ancien chef de l’Etat. Et c’est se respecter mutuellement parce que les anciens ministres des Affaires étrangères posent problème ?

C’est, en fait, un problème. Mais cela peut s’arranger. Il y a déjà eu un ancien président malien, Alpha Konaré. Mais il n’a pas pu apporter tout ce qu’il a voulu obtenir parce que les chefs d’Etat ne sont pas obligés de le suivre. Parce que lorsque vous n’êtes pas président en exercice, pour des raisons de politesse, on peut vous respecter. Chez nous, en Afrique, ce ne sont pas des individus qui comptent diriger nos institutions. Ce sont des pays. Votre pays, qui présente votre candidature, peut voir si vous vous conformez à ses velléités, à sa volonté. Si non, il ne vous soutient plus diplomatiquement. Je crois qu’il faut aller dans le sens de plus de technicité. Malheureusement, comme je l’ai dit, il n’y a pas de communauté d’esprit, d’intérêt entre les scientifiques, les technocrates et les Etats. L’organisation internationale est avant tout une affaire de technocratie. On a besoin des experts, des gens qui permettent de mettre tout le monde d’accord, des gens qui produisent un savoir-faire à partir de la diversité des propositions qui proviennent des Etats. Un ministre des Affaires étrangères, et même un président de la République, conviendrait s’il a été habitué à la gestion du complexe. Puisque nous avons des chefs d’Etat qui sont moins compétents que des ministres des Affaires étrangères même des grands pays. Voyez Mme Hilary Clinton, je crois qu’elle ne vaut plus beaucoup de présidents de la République.

Si nous voulons que ces réformes puissent aboutir, aient du succès, peut-être nous faudrait-il faire le choix du partenariat Chine-Afrique ? La Chine qui vient même de construire un bâtiment servant de siège à l’Union africaine. Et surtout qu’elle n’a pas un passé colonial. La manière dont elle va traiter les problèmes avec sera différente de celle de nos partenaires traditionnels qui, pour la plupart, n’ont pas abandonné leur attitude paternaliste ?

Dans ma lecture de l’histoire de l’ascension en puissance de la Chine, je trouve qu’à chaque fois que ce pays entre dans la cour des grands, il préfère revêtir le manteau du grand et oublie quelque peu ce qu’il avait été hier. Toutefois, je crois que la Chine a fait un effort d’agir autrement que ne le font les autres puissances. Je donne un exemple simple : pourquoi la Chine pense réunir tous les pays africains autour d’elle comme exactement le fait la France autour du Sommet franco-africain ? Pourquoi reproduire un modèle qui n’avance pas l’Afrique ?

C’est parce que les Africains ne proposent rien… Pourquoi l’Union africaine ne fait-elle jamais appel aux Etats-Unis, à l’Union européenne pour discuter ? Je dirais que ce sont des Africains qui sont un peu naïfs, qui sont « idiots »…

La Chine peut donner de l’expertise à l’Union africaine qui va étudier les possibilités de structures de coopération différentes avec ce pays. On peut établir la coopération selon les secteurs. C’est le plus important : une coopération sectorialisée dans les domaines de l’enseignement, de …

Cela demande quand même la réflexion. Mais quand on demande aux gens de réfléchir, ils ne font rien. Et ce sont les autres, la Banque mondiale, le PNUD… qui réfléchissent à leur place ?

Mais la Chine a une technique. La Chine crée à l’intérieur de son territoire un organisme-Banque mondiale fonctionne parfaitement comme la Banque mondiale avec des fonctionnaires à l’idéologie de cette institution de Bretton Woods. Et le gouvernement chinois, dans son exercice quotidien, entre en contact avec ces gens et voit comment ceux-ci réagissent. Il y a 90% de chance qu’ils aient les mêmes réflexes que les fonctionnaires de la Banque mondiale. Ça, c’est un savoir-faire. Les Chinois le font. Mais toute l’Afrique ne le fait pas.

Il faut chercher à le savoir. Les Africains attendent qu’on leur fasse toujours des cadeaux ?

C’est le postulat de départ qui pose problème. Les Non alignés, d’une façon générale, ont voulu moraliser les relations internationales. Mais il se trouve qu’à chaque fois qu’un pays non aligné devient une puissance, elle oublie le caractère moral de la volonté de ceux qui, à un moment, le revendiquaient. Si nous prenons conscience qu’il n’y a pas de morale en relations internationales, on se retrouve des références qui resemblent à des slogans. Cette philosophie a des implications …

Cela se poursuit parce qu’on a construit un bâtiment aux Africains ? Et cela gratuitement, à l’instar du stade des Martyrs de Kinshasa…

Mais ce n’est pas gratuit. Ce sont des dettes.

A moindre coût ?

Des dettes qui sont remboursables. On ne donne pas gratuitement. Aucun pays ne se complairait dans les dons. Généralement, ce sont des crédits. Ce n’est pas cela le fondamental. Le fondamental aujourd’hui, c’est de dire s’il y a moyen de constituer une conscience d’anciens pays non alignés. Est ce qu’on peut constituer une communauté d’anciens pays du Tiers-monde ? Personne ne peut dire que l’émancipation, l’ascension de la puissance de la Chine se fait au profit des pays du Tiers-monde. C’est ce que je veux dire. Je n’ai pas que c’est gratuit. C’est parce qu’il y a moyen en Afrique qu’un pays comme le Ghana, par exemple, parvienne demain à l’émergence et entraîne quelques autres pays. Et qu’elle vende cette idéologie, ce savoir-faire à d’autres Africains. De sorte qu’en étant plus nombreux, nous soyons un peu plus forts. C’est à cela qu’il faut penser. C’est avec cela que nous allons nous atteler à réaliser des réformes. C’est dire qu’à toute chose, comme on dit, malheur est bon.

Et le clivage qui apparaît maintenant au niveau de l’Unité africaine, je trouve qu’il doit être un clivage fondateur de notre élan de l’intégration africaine. Cela doit permettre aux Africains de se réorienter, de s’arrêter, de regarder comment le monde évolue. Nous avons des choix à faire pour entrer dans la gouvernance mondiale. Comment, aujourd’hui, nous gérons nos problèmes puisque nous devons les gérer avec tout le monde. Nos problèmes sont aussi ceux de tout le monde. Comment nous devons faire pour préserver notre identité, pour préserver notre orgueil dans cette communauté qui n’a pas de chef mais où tout le monde devient responsable.

[Par Freddy mulumba kabuayi]


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Gaston Médard on 06/02/2012 04:26:57
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La traîtrise légendaire de l'africain, la crise des élites, l' aliénation mentale et culturelle des élites,... tels sont les symptômes d'un diagnostic succint des maux qui ne cessent de ronger notre continent.
Aussi longtemps que le règne de "CHEFS NEGRES KAPO" ne prendra pas fin, ces derniers vendront à la sauvette et aux moins offrants les ressources de leur continent. Hier c'était leurs propres fils et filles qu'ils vendaient comme esclaves, aujourd'hui c'est d'autres ressources, et demain... ? Aussi longtemps que les "chefs nègres kapo" seront convaincus que eux sont "blancs occidentaux" (tel qu'on le fait croire), l'Afrique descendra plus bas sur l'échiquier mondial. Aussi longtemps qu'il survivra un seul chef nègre kapo, l'africain, généralement noir s'affichera volontiers dans la posture de l'esclavagiste qui engrange sur le dos de siens, au grand dam de nos population. L'exemple de Kanambe alias kabila joseph est éloquent pour l'attester.
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