Congrès d'Ansar al-Charia : Affrontement meurtrier en Tunisie

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image Forces de l'ordre défilent devant la grande mosquée Okba Ibn Nafaa. France24

Des affrontements ont opposé dimanche policiers et manifestants dans la ville de Kairouan, au centre de la Tunisie, où devait se tenir un congrès du mouvement salafiste Ansar al-Charia. Vers 11 h du matin, les forces de l’ordre ont lancé des gaz lacrymogènes dans la foule près de Bab Jelladine, dans le centre-ville. D’après des témoins, les choses auraient dégénéré lorsque des policiers ont arrêté des hommes "barbus" suspectés d’appartenir à la mouvance Ansar al-Charia. Plusieurs personnes ont alors commencé à se révolter contre une arrestation considérée "abusive" et des violences s’en sont suivies.

L’État tunisien a en effet déployé depuis deux jours un dispositif sécuritaire de taille dans la ville et sur les routes menant à Kairouan. La cause : la tenue du congrès d’Ansar al-Charia prévu dimanche dans la ville sainte tunisienne et interdit deux jours plus tôt par les autorités. Le ministère de l’Intérieur a décidé de durcir le ton envers les salafistes depuis les récents évènements au Mont Châambi à Kasserine (centre-ouest), où des djihadistes ont fait exploser des mines artisanales, blessant cinq policiers.

Si le lien n’a pas été établi officiellement entre cet épisode et la mouvance Ansar al-Charia, le leader du mouvement salafiste est dans la ligne de mire des autorités depuis l’attaque contre l’ambassade des États-Unis le 14 septembre 2012, que d’aucuns lui imputent. Abou Iyadh, de son vrai nom Seif Allah Ben Hassine, chef d’Ansar al-Charia et réputé proche de Ben Laden, avait adressé un message explicite aux autorités tunisiennes en appelant les jeunes djihadistes à se défendre lors du meeting de Kairouan. Le mouvement Ansar al-Charia est également surveillé de près depuis que parmi les Tunisiens impliqués dans la sanglante prise d’otages d’In Amenas, en Algérie, certains ont été identifiés comme appartenant à la mouvance.

Le calme avant la tempête

Autant dire que tous les ingrédients étaient réunis pour une épreuve de force, dimanche matin. Malgré l’interdiction décrétée par les autorités, les membres d’Ansar al-Charia ont publié plusieurs communiqués sur leur page Facebook appelant à venir à Kairouan, avant de faire volte-face dimanche à la mi-journée et d’exhorter leurs partisans à rester chez eux. Trop tard. Beaucoup de militants ont déjà fait le chemin, contournant à pied les barrages érigés par la police grâce à des plans distribués en dehors de la ville.

À l’intérieur de Kairouan, le suspens était palpable, comme en témoignent les titres de la presse tunisienne. "L’affrontement sera-t-il évité à Kairouan ?" titre le journal "Le Quotidien", tandis que le journal "Le Temps" fait sa une sur "Kairouan retient son souffle". Pourtant la police a ratissé la ville, aucun salafiste n’est visible et certains barbus dans les souks, tout comme dans les cafés, avouent avoir eu peur d’être repérés comme appartenant à Ansar Charia. "J’ai eu des petits interrogatoires entre hier et aujourd’hui à cause de ma barbe et de mes vêtements. Mais vu que je suis de Kairouan et que tout le monde me connaît, ils m’ont laissé tranquille," témoigne Mohamed, 28 ans, la barbe bien fournie dans une buvette à Bab Jelladine.

La veille, les cafés étaient pourtant encore pleins jusqu’à tard le soir. Seule la présence massive de policiers, achetant leurs cigarettes au coin de la rue ou faisant le guet depuis les toits autour de la mosquée, témoignaient d’une situation tendue. "Je n’ai jamais vu un tel dispositif sécuritaire depuis la fois où Ben Ali est venu dans la ville en 2009 pour célébrer le fait que Kairouan avait été élue capitale de la culture islamique," déclare Mohamed Rammah, un jeune journaliste citoyen kairouanais.

Dimanche matin, les Kairouanais étaient encore partagés sur la tenue du congrès d’Ansar al-Charia et la réaction des autorités. Du côté de la mosquée Sidi Oqba Ibn Nafaa, où était supposé se tenir le congrès, un épicier, Brahim Ehali, confie qu’il espère que rien ne se passera. "C’est un moment délicat aussi bien pour les Kairouanais que pour le reste du pays. Nous sommes à un tournant où le pays peut encore glisser dans l’instabilité." Il confie pourtant qu’au quotidien, les salafistes aussi bien ceux d’Ansar al-Charia que les autres, sont "très aimables" et ne posent pas de problèmes dans la ville.

Violences entre les forces de l’ordre et les habitants

En fin de matinée, une foule réunie sur la place principale s’est révoltée contre la police et a commencé à jeter des pierres et du pain sur les voitures des policiers en criant "Dégage" à ceux qui venaient d’arrêter des salafistes. Dix minutes plus tard, alors que le calme semblait rétabli, les renforts de police sont arrivés en fourgons et ont jeté du gaz lacrymogène sur les manifestants. Les cafés ont remballé en toute hâte leurs chaises et leurs tables. Dans le local d’un boulanger, où plusieurs hommes s’étaient réfugiés, chacun attendait patiemment le retour au calme. Dehors, le rassemblement se poursuivait et les affrontements reprenaient par à-coups, la police voulant disperser les foules. À 14 h, du gaz lacrymogène s’échappait encore de la médina tandis qu’un communiqué du Ministère de l’Intérieur confirmait l’arrestation d’Amina , membre tunisienne du groupe féministe Femen, à Kairouan, car elle était sur le point de commettre une "atteinte à la pudeur".

Les partisans d’Ansar al-Charia ont néanmoins essayé de tenir leur congrès à Hay Ettadhamen, quartier populaire situé en banlieue ouest de la capitale. Là aussi, Ils ont été dispersés avec des gaz lacrymogènes, les autorités parlant de 11 policiers et de trois manifestants blessés. Pendant ce temps à Kairouan, le gouverneur Abdelmajid Laghouen déclarait que la situation était maîtrisée. "Nous sommes toutefois en train de voir comment faire partir certaines personnes d’Ansar al-Charia de la ville. Le porte-parole Seif Eddine Raies a été arrêté, mais nous n’avons pas assez de motifs pour arrêter tout le monde. Nous essayons de trouver une solution à l’amiable," avait-t-il annoncé.

Interpellations de militants salafistes

Ces derniers jours, l'AFP et des médias tunisiens ont été témoins d'interpellations de militants salafistes à travers le pays. Les autorités n'ont cependant donné aucune information officielle à ce sujet.

Le porte-parole d'Ansar al-Charia, Seifeddine Raïs, a notamment été arrêté, selon son organisation et une source sécuritaire.

Le gouvernement tunisien dirigé par le parti islamiste Ennahdha, qui a reconnu début mai la présence de groupes armés d'Al-Qaïda sur son territoire, a interdit le rassemblement d'Ansar Ashariaa en estimant qu'il représentait une "menace pour la sécurité" du pays.

Al-Qaïda au Maghreb islamique a d'ailleurs exprimé samedi soir son soutien à Ansar al-Charia, tout en appelant les militants tunisiens à ne pas céder aux provocations des autorités.

"Ne vous laissez pas provoquer par le régime et son barbarisme pour commettre des actes imprudents qui pourraient affecter le soutien populaire dont vous bénéficiez", a déclaré Abou Yahia al-Shanqiti, membre du comité d'Al-Charia d'Aqmi.

"Soyez des gens de sagesse et de patience", a-t-il ajouté.

Ennahdha a longtemps été accusé de laxisme pour avoir toléré les groupuscules jihadistes. Il a cependant considérablement durci sa position depuis que 16 militaires et gendarmes ont été blessés entre fin avril et début mai par des mines posées par des groupes armés traqués à la frontière avec l'Algérie.

Ansar Ashariaa accuse de son côté Ennahdha de mener une politique anti-islamique et a menacé le gouvernement d'une "guerre".

Depuis la révolution de 2011, la Tunisie a vu se multiplier les violences orchestrées par la mouvance salafiste. Le pays est aussi déstabilisé par une profonde crise politique et le développement des conflits sociaux face à la misère.

Le chef d'Ansar al-Charia, Saif Allah Bin Hussein dit Abou Iyadh, est un vétéran d'Afghanistan ayant combattu avec Al-Qaïda. Il est en fuite depuis l'attaque de l'ambassade des Etats-Unis, les autorités le considérant comme l'organisateur de cette manifestation qui avait dégénéré en affrontements (quatre morts parmi les assaillants).

[avec France24, Afp]


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