Stabilisation des Grands Lacs : la Tanzanie n’est pas prête à lâcher prise

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image Jakaya Kikwete

Depuis le dernier passage en Tanzanie de son président, Barack Obama, les Etats-Unis ont intensifié leur présence dans la région des Grands Lacs. La nomination d’un envoyé spécial du président Obama dans la région, en la personne de Russ Feingold, s’inscrit dans ce schéma.

Si les Etats-Unis sont prêts à participer à la stabilisation des Grands Lacs, tout dépend cependant des pays de la région qui doivent en exprimer préalablement le besoin. C’est la révélation faite la semaine dernière par le président tanzanien, Jakaya Kikwete, dans une interview exclusive accordée à Saleh Mwanamilongo, journaliste de la Radiotélévision nationale congolaise (RTNC).

« Lors de notre entretien, il (Ndlr : Barack Obama) a donné sa position sur la paix et la stabilité de la région. Et il a promis l’appui des Etats-Unis là où nos pays exprimeront la demande », a dit le président Kikwete, confirmant la volonté des Etats-Unis de participer à la résolution des problèmes de la région des Grands Lacs. Quant à la présence américaine dans la région des Grands Lacs, Jakaya Kikwete estime que « ça dépend de nous, là où nous verrons que les Etats-Unis peuvent nous aider ».

Très impliquée dans le processus de paix engagé dans la région des Grands Lacs où elle prend une part active dans la Brigade spéciale d’intervention des Nations unies, la Tanzanie n’est pas prête à lâcher prise, confirme son président, Jakaya Kikwete. Bien au contraire, elle a promis d’intensifier sa présence pour une paix durable dans la région des Grands Lacs, particulièrement dans la partie Est de la RDC où écument des groupes et milices armées de tous genres.

Pour l’instant, pense Kikwete, le plus travail est de nettoyer davantage l’Est de la RDC en neutralisant, après la déroute du M23, les groupes armés qui continuent encore à y semer la désolation. « Ce qui est important ici, c'est la façon dont ces groupes armés vont coopérer pour déposer les armes », prédit-il. Selon lui, la solution ne réside seulement dans la traque des groupes armés. Le dialogue reste, insiste-t-il, indispensables pour une paix durable dans la partie Est de la RDC.

« Je pense, a-t-il dit à ce propos, que ça va beaucoup aider au lieu de les traquer, mais au cas contraire nous serons contraints de continuer à les traquer ». Il s’est montré cependant réservé sur la prorogation d’une année du mandat de la Monusco et de la Brigade des Nations unies. « Je ne sais pas si la prolongation d'une année du mandat de la force va suffire ou pas ou ça prendra plus de temps que prévu. Je ne saurais pas le dire à ce stade, tout dépendra de la façon dont les choses vont évoluer sur le terrain ».

La Tanzanie serait-elle en froid avec le Rwanda, au regard de son implication dans la Brigade des Nations unies ? Jayaka Kikwete répond : « Je pense que les gens en font un peu trop par rapport à la réalité. Je ne pense pas que nos relations avec le Rwanda aient atteint un niveau qui peut préoccuper les gens jusqu’à ce point. Je ne vois pas là où il y a le problème ».

Ci-après quelques extraits de cette interview  directement liés à la RDC.

Interview  de Jakaya Kikwete : quelques extraits

Lors de son passage en Tanzanie, vous avez échangé avec le président Obama sur les efforts communs à entreprendre pour résoudre le conflit en RDC et dans la région des Grands Lacs. Peut-on savoir quels sont ces efforts et où en est-on aujourd’hui ?

Lors de notre entretien, il a donné sa position sur la paix et la stabilité de la région. Et il a promis l’appui des Etats-Unis là où nos pays exprimeront la demande. Ça dépend de nous, là où nous verrons que les Etats-Unis peuvent nous aider.

Quelle évaluation faites-vous depuis le déploiement des troupes tanzaniennes au Kivu ?

Moi, je pense que ceux qui peuvent faire l’évaluation, ce sont les Congolais eux-mêmes pour voir si cette opération a réussi. L’intérêt, pour moi, c’est de voir si nos militaires sont en sécurité. On a perdu trois militaires et nous sommes très consternés. Mais, nous sommes très contents de leur travail sur terrain du fait que la plus grande menace du M23 n’existe plus.  Et ce qui reste, ce sont des défis politiques. Parler avec eux pour mettre définitivement fin. Maintenant, nos hommes poursuivent l’opération contre les autres groupes armés, notamment les ADF-Nalu, et ça se passe bien. Nos hommes viennent en appui à l’armée congolaise. Ce que je peux dire comme évaluation, conformément au rapport que nous avons reçu de nos troupes là-bas, et qu’ils sont contents de l’efficacité de l’armée congolaise dans leur capacité de sauvegarder les frontières de leur pays. Pour nous, c’est une bonne chose, car nous sommes là en appui.

Nous pensons qu’il y a des acquis majeurs dans cette opération mais ce succès, c’est d’abord le fruit de l’armée congolaise. Lors de l’arrivée de nos troupes sur place et aujourd’hui, on constate une nette amélioration dans la manière de mener les actions par l’armée congolaise. Ils collaborent étroitement dans les conseils pour relever différents défis ensemble. Actuellement, l’armée congolaise a une nouvelle image par rapport au passé. Et aujourd’hui, ils sont plus courageux et leurs actions militaires se sont nettement améliorées. Je pense parfois que les militaires ne croyaient pas en leurs capacités mais maintenant ils sont très confiants. Et c’est ce qui est plus important. Si vous êtes bien formés et mieux équipés, il ne reste que la volonté de combattre. Selon le rapport, l’armée congolaise est montée en puissance.

Pensez-vous que c’était une sage décision de placer sous le mandat de l’ONU la brigade d’intervention ?

C’est une bonne chose parce que nous avions commencé les discussions au niveau des chefs d’Etat de la CIRGL et nous nous sommes dit que nous créerons cette force nous-mêmes. Mais sa mission serait de surveiller la frontière commune entre le Rwanda et le Congo parce que ce sont les deux pays qui se soupçonnaient mutuellement. Ensemble, les chefs d’Etat se sont dit, créons cette force-là pour mettre en confiance ces deux états. Puisque, avec cette force, les ennemis ne vont plus pénétrer sur le territoire du voisin. Alors qu’on était dans les discussions, l’Onu nous a rappelé qu’une force internationale existait déjà sur le terrain. Il était évident que la nouvelle force à créer devait s’intégrer dans celle qui existait déjà avant. Nous avons discuté au sein de la CIRGL et de la SADC et nous avons finalement suivi la voie de l’ONU. Au niveau des pays de la CIRGL, seule la Tanzanie avait accepté de contribuer par ses troupes et après les pays de la Sadc ont manifesté leur volonté d’appuyer ses efforts. Les Nations unies ont décidé de prendre les militaires provenant de Tanzanie, du Malawi et de l’Afrique du Sud pour former ce qu’on appelle aujourd’hui la Brigade des Nations unies. 

Au mois de mars le Conseil de sécurité de l’ONU a  prorogé d’une année le mandat de la brigade. Qu’en pensez-vous ?

Ce qui est important ici, c'est la façon dont ces groupes armés vont coopérer pour déposer les armes. Je pense que ça va beaucoup aider au lieu de les traquer, mais au cas contraire nous serons contraints de continuer à les traquer. Je ne sais pas si la prolongation d'une année du mandat de la force va suffire ou pas. Je ne saurais pas le dire à ce stade, tout dépendra de la façon dont les choses vont évoluer sur le terrain.

Depuis plusieurs mois, vous avez des relations tumultueuses  avec le Rwanda. Certains parlent même de votre isolément au sein de la communauté des Etats de l’Afrique de l’Est. Qu’en est-il au juste ?

Qui nous isole ? Je ne vois pas comment la Tanzanie est isolée, en quoi le serions-nous. Nous sommes membre de la communauté des états de l’Afrique de l’Est et nous participons à toutes les réunions, dire qu’on nous a isolé, ce n’est pas vrai… d’ailleurs ce mois-ci, nous accueillerons un sommet de chefs d’Etats de l’Afrique de l’Est.

Et quels sont les efforts pour améliorer vos relations  avec le Rwanda ?

Moi, je pense que les gens en font un peu trop par rapport à la réalité. Je ne pense pas que nos relations avec le Rwanda aient atteint un niveau qui peut préoccuper les gens jusqu’à ce point. Je ne vois pas là où il y a le problème.

Et qu’en est-il de vos relations avec le président congolais Joseph Kabila ?

Nos relations sont bonnes…

Et pourtant  depuis que vous  êtes au pouvoir  ni lui ni vous, personne  n’a jamais effectué  officiellement  une visite  chez  l’autre  à Dar es-Salaam ou à Kinshasa ?

Effectuer une visite officielle ne signifie pas que nous n’avons pas de bonnes relations. Nos relations sont très bonnes. Le Congo est un pays avec lequel nous entretenons de très bonnes relations de coopération et nous nous entraidons mutuellement. Nos relations n’ont aucun problème. Ce n’est même pas important qu’on effectue une visite officielle pour démontrer le degré de notre coopération. Mais comme tu le dis, c’est vrai les visites raffermissent les liens de coopération, mais nous nous rencontrons à plusieurs fois. Le Congo, c’est parmi les pays avec lesquels nous entretenons de très bonnes relations.

Quel message avez-vous aujourd'hui pour la population congolaise, surtout celle de l'Est du pays qui a pendant très longtemps souffert des affres de la guerre ?

La population de l'Est en particulier, et de la RDC, en général, doivent comprendre que la guerre ne construit pas. La guerre ne va pas non plus résoudre leur problème. Mais s’ils se mettent ensemble et parler, ils vont y mettre fin. La guerre amène la destruction, la guerre amène la souffrance. Je pense c'est le plus grand message que je peux leur adresser. Si eux-mêmes se rendent compte que le dialogue peut résoudre leur problème, j'estime qu’il n’y aura plus de guerre. Car si prendre les armes était la solution aux problèmes du Congo, on aurait déjà tout résolu. Malheureusement, la guerre a créé un cycle de rébellions, tantôt c'est Laurent Nkunda, tantôt c'est Bosco Ntaganda, tantôt encore c'est Sultani Makenga ...Tout ceci n'apporte pas de solution... Et s'ils se mettaient autour d'une table pour discuter et chercher les causes des conflits, ils devraient trouver de solution. La guerre amène toujours son cortège de malheurs, surtout aux populations innocentes. Je crois que les Congolais doivent privilégier la paix par le dialogue.


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