Guerre contre Boko Haram : Tchad - Nigeria, une coopération qui laisse à désirer

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image Idris DEBY ITNO et Goodluck JONATHAN.

Interrogé par "Le Point" sur la coopération entre son pays et le Nigeria dans le cadre de la lutte contre Boko Haram, le président tchadien est allé droit au but : "Le constat que je peux faire, deux mois après le début de cette guerre, c’est que nous n’avons pas pu avoir un contact direct, sur le terrain, avec des unités de l’armée nigériane. C’est ce qui a, plus d’une fois, obligé les forces tchadiennes à reprendre des villes et à ressortir", a-t-il déclaré. "Vous comprendrez la difficulté pour nous de rester, même si c’est un pays voisin et frère, car notre armée peut être qualifiée d’armée d’occupation s’il n’y a pas une armée ou une administration nigériane à ses côtés. L’armée tchadienne mène seule ses combats à l’intérieur du Nigeria, ce qui est un problème, a poursuivi Déby. Nous aurions souhaité qu’il y ait au moins une unité nigériane avec elle. C’était même une demande expresse auprès du gouvernement nigérian, mais pour des raisons que nous ignorons, jusque-là nous n’avons pas pu travailler ensemble."

Comment tenir les villes reprises ? "Cette situation est le résultat d'erreurs opérationnelles et d'une absence de communication", analyse Nnamdi Anekwe-Chive, nigérian spécialiste des questions sécuritaires. Les autorités tchadiennes ont d'abord affirmé que leur deux régiments, soit environ 2 500 soldats, s'étaient retirés de Dikwa à la demande d'Abuja. "Après nous être emparés des villes de Gamboru, Dikwa et d'autres villages, nous avons dû faire marche arrière parce que le Nigeria ne nous a pas autorisé à continuer", a déclaré  le colonel Azem Bermandoa, porte-parole de l'armée tchadienne. Côté nigérian, on assure que le Tchad s'est retiré de son plein gré pour sécuriser ses lignes d'approvisionnement le long de la frontière. Le Nigeria affirme également que l'armée tchadienne ne reprend aucune ville, mais qu'elle y mène seulement des incursions.

Plus globalement, le rôle de l'armée tchadienne, et ce à quoi elle est autorisée par le Nigeria, n'est pas clair. La coopération entre les deux pays est définie par deux documents, appelés Memorandum of understanding (MOU) et Conception of Operations (Conops), signés les gouvernements. Leur contenu demeure confidentiel. "Sur le terrain, l'armée tchadienne semble principalement mener ses opérations dans le nord de l'État de Borno près de la région du lac Tchad alors que les Nigérians se concentrent sur le sud de Borno et Adamawa", analyse Ryan Cummings, spécialiste des questions de sécurité sur le continent africain. La coopération entre les deux pays semble s'effectuer en dehors du cadre de la stratégie mise en place au niveau régional. En effet, les Nigérians sont les seuls à ne pas avoir envoyé d'officiers de liaisons à la cellule de coopération et de liaison créée à N'Djamena où Français, Américains, Nigériens et Camerounais partagent leurs informations. "Le feu vert politique a pourtant été donné", précise un diplomate français.

Idriss Déby et Goodluck Jonathan se mènent une guerre de leadership. Le président nigérian, qui doit faire face à la réticence de certains hauts gradés à travailler avec le Tchad qu'ils accusent de complicité avec Boko Haram, a ainsi très mal pris que la base de la force multinationale soit délocalisée de Baga à Ndjamena. "Les différends territoriaux autour des ressources du lac Tchad, qui a déjà entrainé des conflits entre le Nigeria et ses voisins dans les années 1970 et 1980, n'arrangent pas la coopération", explique Ryan Cummings. "Avec l'asséchement du lac, de plus en plus de terres émergent. Cela va créer un zone de non-droit", poursuit une source sécuritaire française. Entre avril et juin 1983, de sérieux incidents frontaliers éclatèrent entre le Tchad et le Nigeria. À cette époque, Abuja s'était fortement impliquée dans la résolution de la crise tchadienne en fournissant notamment la principale composante de la force interafricaine envoyée sous l’égide de l’OUA. L'échec de cette force, impuissante face à l'offensive d'Hissène Habré en 1982, et les difficultés économiques du Nigeria, avaient incité l'administration du président Shehu Shagari à une politique de repli.

Bama, la fuite de Boko Haram

La dévastation est visible depuis les airs. A Bama, deuxième plus grande agglomération de l'État de Borno, dans le nord-est du Nigeria, les toits de tôle éventrés reposent désormais sur des décombres calcinés et des pans de murs noircis. Au sol, dans les rues poussiéreuses qui ont vu mi-mars l'armée nigériane chasser Boko Haram de la ville, la vision, doublée de l'odeur, est bien pire: des dizaines de cadavres jonchent la chaussée, partout dans l'agglomération. Là, les soldats nigérians découvrent le corps en décomposition d'un homme dans un égout, en position f?tale, au milieu d'ordures et d'excréments. Ils se couvrent le nez, éc?urés. Non loin, d'autres restes humains sont trouvés. "Vous pouvez voir des cadavres", résume tristement un habitant. "Quand vous marchez dans la ville, vous pouvez voir des cadavres. Beaucoup de gens ont été tués".

Les militaires, pourtant habitués au combat, ont du mal à comprendre l'ampleur du massacre. "C'est inconcevable que des êtres humains puissent faire ça à d'autres êtres humains", lâche le lieutenant-colonel Abu Bakar Haruna. "Regardez sur le pont, il est tapissé de corps. Dans la ville, on voit des corps partout. Face à ça, on ne peut que dire +Pourquoi? Comment?+".

La sécurité reste la principale préoccupation des militaires et des habitants: Boko Haram a certes fui, mais personne ne sait où.

[avec J.A, Afp]


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