Le coup d'État est banni pour de bon au Burkina Faso ?

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image Général Gilber Diendéré

Aujourd'hui, par un douloureux concours de circonstances, la restauration de l'ancien régime a été évitée, le coup d'État a avorté. La transition a repris les rênes du pays. Elle doit tirer les meilleures leçons de ce qui s'est passé. Elle doit travailler à la mise en place et à l'effectivité d'un véritable État de droit. Les putschistes, leurs acolytes et commanditaires doivent être jugés sur la base des lois et règlements existant et non à partir de lois d'exception. Aucune volonté de vengeance et de cruauté inutile ne doit animer les acteurs politiques et judiciaires. Seul le droit devra être dit. C'est une condition majeure pour rompre avec l'impunité mais aussi avec l'instrumentalisation de la justice au service d'intérêts qui pourraient lui être totalement étrangers. Il faut définitivement imprimer dans la conscience collective le point de vue selon lequel en toutes circonstances et quel que soit le statut du citoyen concerné, force va rester à la loi dans le Burkina Nouveau en voie de construction. Seule la force de la loi peut bannir la loi de la force dans le cadre des rapports sociaux et politiques! (...) Les membres de la société civile doivent cependant rester vigilants et veiller à ce que le nouveau président qui sortira des urnes puisse se consacrer totalement à l'intérêt supérieur de la nation et ne pas tomber dans le travers des combines et des combinaisons politiques dont le seul et ultime objectif sera la conservation du pouvoir. C'est à cette condition majeure que la démocratie naissante pourra être consolidée et mise au service des citoyens.

Une nouvelle aube se lève sur l'Afrique. Les rayons qui balaient l'horizon qui semblait obscur parce que bouché viennent, par conséquent, du Burkina Faso. La marche vers la démocratie peut être longue. Le chemin est très souvent parsemé d'embûches. L'espoir est cependant permis.

Les peuples africains sont résolument mais douloureusement engagés dans le combat pour la consolidation de la démocratie. Ils veulent en finir avec les mirages aux alouettes démocratiques pour faire advenir une véritable démocratie.

Revenir aux faits pour mieux saisir leur portée historique

De prime abord, il serait intéressant de revenir aux faits pour mieux saisir leur portée historique et leur inscription définitive dans les mentalités. Après avoir réussi à chasser du pouvoir Blaise Compaoré, le pays semblait résolument engagé sur la voie d'une véritable démocratie.

Alors que l'espoir était permis, Diéndéré a décidé de porter l'estocade à cette marche résolue vers l'instauration d'un nouveau régime issu des urnes.

Pour ce Général qui va à contre-courant de l'histoire, le pouvoir est au bout du fusil. Les arguments qu'il a avancés pour justifier sa prise du pouvoir sont totalement fallacieux.

A ses yeux le processus qui mène à l'élection d'un nouveau président de la république n'a pas été assez inclusif. Entendez: la transition a tort de laisser en rade les prétendants sérieux sortis des rangs du CDP. En tant que ''bras armé'' de ce parti politique, il devrait très vite intervenir pour réparer l'injustice.

Pour nous, en effet, ce n'est pas aux militaires de trancher les différends politiques. Ces derniers doivent rester dans les casernes. Ils sont au service de l'État et du droit, de l'État de droit et doivent garantir la sécurité des citoyens et de leurs biens.

Ce sont plutôt les leaders écartés de la course à la présidence qui devaient mener le combat politique en mobilisant, au besoin, leurs partisans afin d'instaurer un rapport de force qui pourrait être totalement défavorable aux acteurs de la transition c'est-à-dire au président Kafando, à son gouvernement et au CNT de façon à les amener à revenir sur le processus.

Mais comment peut-on analyser cette volonté des acteurs de la transition d'écarter de la course à la présidence les figures de proue du CDP? Quels en peuvent être les tenants et aboutissants? Est-ce l'expression d'une volonté affirmée d'imposer une fois pour toutes aux acteurs une morale politique qui s'inscrit résolument dans le renforcement du progrès démocratique?

Faut-il, autrement dit, voir dans le choix politique d'écarter les figures emblématiques du CDP une volonté d'imposer une morale politique qui fasse date? N'est-ce pas, en fin de compte, un choix que les acteurs de la transition ont tenu pour heureux qui consiste à forcer les acteurs politiques de tous bords à s'inscrire définitivement dans la voie de la consolidation du projet démocratique national? N'est-ce pas là, en définitive, une mise en garde adressée aux générations présentes et à venir?

Mais ne faudrait-il pas y voir, après tout, une maladresse politique et juridique dans la mesure où on cherche, ce faisant, à fonder le nouvel ordre politique sur l'exclusion?

On peut considérer que les acteurs de la transition avaient le souci politique de rendre totalement irréversibles les acquis en termes de libertés et de progrès démocratiques laborieusement conquis par le peuple. C'est par le biais d'une morale politique nouvelle qu'ils ont ainsi cherché à prendre en charge cette exigence fondamentale.

Cette morale politique inédite pourrait ainsi être énoncée: chacun devra pleinement c'est-à-dire sans compromis possible assumer les conséquences ultimes de ses actes politiques surtout quand ceux-ci vont à l'encontre de la réalisation de l'idéal démocratique.

Dans les faits, une telle maxime s'est traduite par la mise hors jeu de tous ceux et toutes celles qui ont soutenu et/ou défendu ouvertement le projet de réviser la constitution afin de permettre à l'ex-homme fort du pays d'obtenir un nouveau bail après 27 ans de règne.

Un coup extrêmement dur porté à la morale politique

L'intention des acteurs de la transition, en excluant les figures emblématiques du CDP, est donc d'imposer, par le biais de la loi, une moralité publique qui va dans le sens de l'approfondissement du projet démocratique national aux leaders de l'ancien régime.

On peut considérer que l'acte par lequel ces derniers ont cherché à réviser le texte constitutionnel constitue un coup extrêmement dur porté à la morale politique. Pour eux en fait, le texte constitutionnel ne peut avoir de sens et de pertinence que s'il est conforme à leur volonté.

Désormais, le non-respect de la limite de mandats fixée par l'article 37 de la constitution doit entrainer des sanctions politiques les plus sévères qui soient: l'exclusion de la course à la présidence de tous ceux et de toutes celles qui ont ouvertement voulu imposer une marche à reculons au peuple épris du respect des institutions et de démocratie véritable.

Tout acteur du recul démocratique doit être purement et simplement disqualifié de la course à la présidence. Telle est la condition essentielle, selon la logique des acteurs de la transition, pour garantir le progrès démocratique.

Pour les anciens tenants du régime, on le sait, le texte constitutionnel est taillable à souhait. Il doit toujours se plier aux désirs d'un homme. L'homme fort plutôt que les institutions fortes est la devise ou le slogan qui guide le geste et détermine l'action politique des partisans de Blaise.

La posture est clairement choisie. Elle est, de fait, une véritable imposture. C'est Blaise lui-même qui a donné le ton répondant directement à Obama le 7 août 2014 au micro de Nicolas Champeau de RFI:

«Il n’y a pas d’institution forte s’il n’y a pas, bien sûr, d’homme fort. L’Amérique a dû traverser des épreuves. Je vois la ségrégation raciale, je vois l’esclavage… Pour la suppression de ces pratiques, il a fallu des hommes forts. Il n’y a pas, aussi, d’institutions fortes s’il n’y a pas une construction dans la durée».

Militaires accédant au pouvoir au moyen du fusil, des « hommes forts »

Les deux choses qui retiennent fondamentalement mon attention dans cette affirmation de Blaise Compaoré doivent être directement confrontées à sa trajectoire personnelle pour clairement voir que la vie de l'homme contredit fortement le propos: la nécessité de l'homme fort et le fait qu'il doit œuvrer dans la durée pour mettre en place des institutions fortes.

On sait, en effet, qu'il est d'usage de qualifier les militaires qui accèdent au pouvoir au moyen du fusil d'hommes forts. Blaise fait partie de ceux-là. On connait bien les conditions dramatiques qui ont favorisé son accès à la tête du Burkina en cette journée tragique du 15 octobre 1987.

Qu'en est-il de la durée à laquelle il fait référence? Pendant plus de 27 ans, il n'a pas réussi à mettre sur pied des institutions fortes et demande avec insistance à son peuple de lui accorder un nouveau bail de cinq ans pour un travail qui n'a pas été fait en plus d'un quart de siècle.

Il y a une vie après le pouvoir

Redonnons la parole à Obama qui, lors de son séjour au siège de l'Union Africaine à Addis-Abeba, faisait remarquer, comme dans une sorte de dialogue avec Compaoré, que:

«Je ne comprends pas cette attitude - s'accrocher au pouvoir et ne pas respecter la constitution. Je suis dans mon second mandat. Cela a été un extraordinaire privilège pour moi de servir en tant que président des États-Unis, mais notre constitution dispose que je ne peux briguer un troisième mandat. Lorsqu'un dirigeant essaie de changer les règles du jeu en cours de route pour se maintenir au pouvoir, cela risque de créer instabilité et conflits, comme on l'a vu au Burundi. Et c'est souvent le premier pas vers la paralysie».

Plus loin dans l'entretien avec Nicolas Champeau, Blaise observait: « je pense que ce dont les peuples ont besoin aussi, c’est de la stabilité ». On a entendu les thuriféraires du régime entonner ce refrain: « Blaise est indispensable pour la stabilité du Burkina et au-delà de toute l'Afrique de l'Ouest. La stabilité c'est Blaise ».

Redonnons la parole à Obama qui s'inscrit totalement en faux contre cette manière de voir les choses et de les présenter: « Parfois on entend le chef dire: «'je suis le seul à pouvoir empêcher cette nation d'imploser''. Si c'est vrai, cela signifie qu'il a échoué à construire une véritable nation».

Blaise Compaoré et ses partisans ignorent qu'il y a une vie après le pouvoir. Cette vie après le pouvoir peut toutefois se révéler un cauchemar pour les dirigeants qui n'ont pas été assez regardants et respectueux des droits humains.

Si l’on a régné l'épée à la main en perpétrant des crimes extrajudiciaires, on peut redouter sérieusement la vie après le pouvoir. Celle-ci peut se révéler un infernal supplice. On sait que le sang a trop coulé au Burkina Faso. De Sankara à Norbert Zongo, la liste des victime est longue!

Est-ce la peur de devoir rendre compte des nombreux crimes perpétrés au cours de son magistère et qui ne sont pas encore élucidés qui le poussait à vouloir à tous prix s'accrocher au pouvoir? Pour l'homme fort et ses partisans, le jeu en valait la chandelle.

Erreur monumentale que cette croyance à l'homme providentiel qui pourrait toujours domestiquer la justice, la mettre au pas en jetant ainsi pudiquement le voile sur les atrocités perpétrées par le régime ou ses sbires.

Cécité aveugle que celle de  Blaise et de ses partisans qui n'ont pas pu saisir toute la mesure des aspirations légitimes qui étaient précisément celles du peuple.

L'exclusion est toujours un mal politique qu'il faut éviter

C'est donc sans compter avec la détermination de son peuple à imposer le respect des institutions du pays, c'est en négligeant royalement le culte des institutions par le peuple qui refuse tout compromis à propos de la volonté de réviser la loi fondamentale - le cri de ralliement « ne touche pas à ma constitution » en atteste amplement - que le président et ses partisans vont être balayés par l'ouragan du refus du recul démocratique qu'ils ont voulu imposer au pays.

Usés par la longévité au pouvoir, les dirigeants deviennent très souvent aveugles à la lame de fond venue de très loin et qui a su façonner positivement les  mentalités. Blaise et ses partisans n'ont pas vu que des mutations profondes ont été à l'origine d'aspirations très fortes en termes de libertés politiques et d'amélioration des conditions de vie.

De la même manière, on peut dire que les acteurs de la transition n'ont pas fait assez confiance au peuple dans la mesure où ils ont, de fait, limité les choix des citoyens en cherchant à fonder le nouvel ordre politique sur l'exclusion de ceux et celles qui ont voulu ramer à contre-courant du renforcement du projet démocratique national en revenant sur les acquis.

L'exclusion est toujours un mal politique qu'il faut, dans toute la mesure du possible, éviter. Le peuple burkinabè a atteint une maturité telle qu'il peut lucidement et favorablement répondre présent au grand rendez-vous de l'histoire. Au prix même de grands sacrifices comme l'ont démontré ses luttes acharnées d'abord contre le régime de Blaise et la tentative de restauration de Diéndéré ensuite, il a su efficacement faire face aux temps des incertitudes.

Volonté de conscientiser les masses

Les acteurs de la transition ont oublié ou n'ont pas sérieusement pris en compte le fait que depuis, au moins, Sankara, on a inculqué à ce peuple le sentiment de sa propre fierté.

Cette profession de foi de Sankara peut joliment en attester: «Il faut, disait-il, ranimer la confiance du peuple en lui-même en lui rappelant qu’il a été grand hier et peut-être aujourd’hui et demain».

Sankara, à travers son action publique, a toujours cherché à responsabiliser les citoyens. C'est au demeurant cette volonté de changement des mentalités qui l'avait amené à rebaptiser le pays: lors du premier anniversaire de la révolution, la Haute Volta devenait le Burkina Faso c'est-à-dire le pays des hommes intègres.

Comme quoi l'intégrité doit être chevillée au corps de chaque citoyen! N'est-ce pas là le déclic à la fois symbolique et psychologique pour responsabiliser le citoyen et lui rendre sa dignité?

Cette volonté de conscientiser les masses pour les amener à être les principaux acteurs des changements politiques et sociaux n'a jamais été perdue de vue par les Burkinabè. Elle a été reprise et amplifiée par les syndicats dont on sait qu'ils jouent depuis 1966 un rôle majeur dans l'affaiblissement et le renversement des régimes en place dès lors qu'ils se départissaient du service de l'intérêt commun et par le balai citoyen.

Rappelez-vous de la mobilisation exceptionnelle que le balai citoyen avait suscitée autour du slogan assez suggestif et prémonitoire: «2015, terminus, Blaise descend».

Conjurer toute tentative de prise du pouvoir par les armes

Aujourd'hui, par un douloureux concours de circonstances, la restauration de l'ancien régime a été évitée, le coup d'État a avorté. La transition a repris les rênes du pays. Elle doit tirer les meilleures leçons de ce qui s'est passé. Elle doit travailler à la mise en place et à l'effectivité d'un véritable État de droit.

Les putschistes, leurs acolytes et commanditaires doivent être jugés sur la base des lois et règlements existant et non à partir de lois d'exception. Aucune volonté de vengeance et de cruauté inutile ne doit animer les acteurs politiques et judiciaires. Seul le droit devra être dit.

C'est une condition majeure pour rompre avec l'impunité mais aussi avec l'instrumentalisation de la justice au service d'intérêts qui pourraient lui être totalement étrangers.

Il faut définitivement imprimer dans la conscience collective le point de vue selon lequel en toutes circonstances et quel que soit le statut du citoyen concerné, force va rester à la loi dans le Burkina Nouveau en voie de construction. Seule la force de la loi peut bannir la loi de la force dans le cadre des rapports sociaux et politiques!

Les nouveaux acteurs de la vie politique et judiciaire doivent le savoir et chercher, autant faire se peut, à imprimer dans les mentalités le point de vue selon lequel la haine comme la vengeance sont totalement étrangères à l'État de droit qu'ils doivent s'évertuer de toute leur force à bâtir.

C'est en tenant fermes ces exigences fondamentales qu'ils pourront conjurer dans les mentalités d'abord et dans la réalité ensuite toute tentative de prise du pouvoir par les armes.

A la lumière de l'histoire récente, on peut raisonnablement considérer que le coup d'État est banni pour de bon au Burkina Faso. Les membres de la société civile doivent cependant rester vigilants et veiller à ce que le nouveau président qui sortira des urnes puisse se consacrer totalement à l'intérêt supérieur de la nation et ne pas tomber dans le travers des combines et des combinaisons politiques dont le seul et ultime objectif sera la conservation du pouvoir.

C'est à cette condition majeure que la démocratie naissante pourra être consolidée et mise au service des citoyens.

Par ailleurs, les autres peuples africains en lutte pour imposer le respect des constitutions que les dirigeants avaient fait adopter pour polir leur image doivent s'inspirer de l'expérience Burkinabè.

On sait que le « balai citoyen » et le mouvement « y en a marre » avaient jugé utile de se rendre à Kinshasa pour épauler le mouvement Filimbi à faire face aux velléités de Kabila fils qui veut imposer au peuple congolais la révision de la constitution pour pouvoir se représenter en 2016.

Jeunes du Rwanda, du Congo-Brazzaville, de la Mauritanie - où les craintes de modification de la constitution sont bien réelles -, de tous les pays où les dirigeants sont loin d'être des démocrates sincères, levez-vous et imposez à ces derniers le respect scrupuleux des Constitutions qu'ils ont fait adopter pour des raisons cosmétiques mais auxquelles, en réalité, ils ne croient pas.

Ces chefs d'Etat, pris à leur propre jeu, sont aux prises avec une sorte de ruse de la raison démocratique qui finira bien par les vaincre. Tel est, en effet, le sens de l'histoire! Telle est la volonté réelle des peuples! Telle est ma vision pour l'Afrique!

C'est cette ruse de la raison démocratique qui porte le progrès indispensable dans le domaine des libertés politiques. En ce sens, elle est l'allié le plus sûr pour tous ceux et toutes celles en lutte pour la réalisation de l'idéal démocratique sur le continent.

Une fois la démocratie durablement installée et définitivement consolidée, la nouvelle mission qui va incomber à la jeunesse africaine et à laquelle elle ne pourra pas se soustraire devra être celle de contraindre les élites à unir le continent, condition essentielle pour faire efficacement face aux multiples périls qui menacent et qui ont pour nom insécurité généralisée, pauvreté galopante, maladies de toutes sortes.

Il est urgent de dépasser les micro-États qui ont assez retardé la marche du continent et qui sont totalement une ineptie à l'heure de l'économie-monde où seuls les grands ensembles sont viables c'est-à-dire à même de faire face aux défis de toutes sortes qui se posent à l'humanité. Il reste, en tous cas, un avenir au nom duquel il faut bien se battre!

[Cheikh Faye, Professeur de Philosophie, Montréal, Québec]


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