Les Africains finiront-ils par le comprendre ?

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image François HOLLANDE et Barack Hussein Obama

On ne doit sans doute pas s’interdire de dénoncer les mauvais agissements de l’Occident et ses « virées » militaro-affairistes en Afrique ainsi que les drames qu’elles occasionnent souvent. Mais faut-il aussi que nous les empêchions en rendant nos pays économiquement et institutionnellement forts. Ceux-ci ne deviendront pas puissants par nos seuls pleurs et nos jérémiades anti-occidentales. Des institutions politiques vénales, improductives et irresponsables, des administrations désorganisées, des armées faibles et des frontières poreuses ne pourront jamais dissuader les filous des autres continents de venir faire leur sinistre marché en Afrique et, à l’occasion, perpétrer des crimes avec ou sans leurs alliés locaux. Jamais. Les Africains finiront-ils par le comprendre ?

Au cours du 20è siècle et pendant des décennies, le monde a été idéologiquement divisé en deux grands camps : le bloc de l’Est et le bloc de l’Ouest. Le bloc de l’Est était composé de pays de l’Europe de l’Est et de l’Extrême-Orient – sous le leadership de l’ancienne Urss – qui avaient en partage le marxisme qui prône l’exclusive appropriation de l’activité économique et de la vie politique (prétendument) par le prolétariat à travers un parti unique. Le bloc de l’Ouest comprenait les pays de l’Europe de l’Ouest ainsi que le Canada et les Etats-Unis – avec ces derniers à la tête du peloton – qui se caractérisent, eux, par la pratique du libéralisme économique et du pluralisme socio-politique. 

Et c’est ce second bloc que l’on appelle, à ce jour, l’Occident, dans un entendement désormais géographique, le clivage idéologique originel ayant disparu : presque tous les anciens pays du bloc de l’Est ont fini par reconnaître les vertus et l’efficacité de l’économie de marché et de la démocratie plurale, et les ont adoptées. C’est cet Occident qui entretient, depuis plus de cinq siècles, des rapports complexes avec le reste du monde. Des rapports de révulsion et d’attirance. Un Occident à deux visages.

Il y a d’abord, d’un côté, cet Occident que d’aucuns – individus ou peuples – haïssent. Celui qui a pratiqué l’esclavage (l’ignoble commerce triangulaire), qui s’est, par la colonisation, approprié des territoires avec ce que cela comprenait de tueries, de brimades, d’humiliations, de désacculturations et d’exploitations économiques. Cet Occident qui, par ses avancées technologiques et sa puissance militaire, continue, après la colonisation, à influer sur le destin des autres pays du monde – et pas toujours au profit de ces derniers - qui se démènent de diverses façons pour sortir du carcan dans lequel il tiendrait à les maintenir. Le discours anti-occidentaliste ou anti-impérialiste, théorisé en un nationalisme tropicalisé - politique ou culturelle, en est un des moyens et constitue une permanente offre politique dans beaucoup de pays anciennement colonisés où les populations en sont très réceptives. Il a été et il continue d’être un des thèmes de la littérature politique négro-africaine. Les intellectuels et les politiques africains, d’hier comme d’aujourd’hui, en querelle avec…l’Occident y recourent systématiquement.

Le rejet compulsif que provoque l’homme occidental (congénitalement dominateur et raciste ?) de la part de certaines personnes explique leur discours relativiste actuel - irresponsable et indécent, il faut le dire - devant le terrorisme aveugle qui frappe dans les villes…occidentales. « Les Occidentaux récoltent ce qu’ils sèment ailleurs » ; « On fait grand bruit pour les morts de Paris. Qui parle des morts d’Afrique ? », lit-on à travers les réseaux sociaux. Les imprécations contre l’Occident, appuyées d’images et de faits historiques, y sont abondamment déversées. De quoi donner bonne conscience aux « fous d’Allah », sataniques personnages, dont la haine de l’Occident constitue la matrice de leur logiciel psychologique, qui y trouvent ainsi des alliés. Pour ceux-ci comme pour ceux-là, il faut combattre l’Occident et…le détruire.

Et puis, il y a cet autre Occident qui attire et qu’on aime. Celui qui a dénoncé et aboli l’esclavage, qui a, bon ou mal gré, cessé avec la colonisation. Qui a formé, dans ses universités et avec des bourses lui octroyées, un grand nombre de l’élite intellectuelle et politique de ses anciennes colonies, qui accoure le premier chaque fois que ces dernières sont frappées par une calamité avec, en illustration, la récente épidémie Ebola ; qui y soutient et finance des structures sociales de base (hôpitaux et écoles) et les élections. Cet Occident qui a produit la charte des droits de l’homme, qui promeut les libertés individuelles, qui combat (par des lois) le racisme et la xénophobie, qui ouvre ses portes aux peuples du reste du monde, qui a institué la laïcité comme moyen et condition du vivre-ensemble. Qui donne à tout individu vivant dans son espace géographique, non seulement le minimum vital (allocations sociales diverses instituées en droits acquis), mais aussi la possibilité de vivre en paix et de s’épanouir économiquement et intellectuellement. Et c’est bien cette réalité et cet espoir d’une vie meilleure qu’offre l’Occident à tout être humain qui explique l’incessante émigration vers ses terres des gens de toutes les races et de toutes les religions venant de différents pays du monde.

L’Occident ne s’est pas limité, depuis le 18è siècle, à lancer les idées humanistes, tirées de préceptes du christianisme (« Partage ton pain avec celui qui faim », « Ne te détourne pas de ton semblable », « Fais entrer dans ta maison le malheureux sans toit »,...). Il s’est investi, au fil du temps et non sans tâtonnements et inévitables contradictions, à les matérialiser et à les distiller dans les consciences. Les récentes arrivées massives de migrants - majoritairement musulmans - et leur (pacifique) accueil par ses peuples…chrétiens en est l’éloquente preuve. Quand, au même moment, en Afrique et ailleurs, le rejet (avec brutalité) des « étrangers » est…à la mode.

L’Occident « dominateur » cessera-t-il un jour de s’ingérer dans les affaires des autres pays, de ses anciennes colonies en particulier ? Poser cette question devrait amener quiconque à en poser une autre : pourquoi l’Occident domine-t-il et en quoi tient-il sa force de domination ? La puissance de l’Occident se résume en trois choses dont le mélange engendre absolument le progrès de tout pays qui se les approprie.

La première est la science. L’Occident a découvert et a compris, depuis la dynamique des Lumières au 18è siècle, que la maîtrise du monde et de ses réalités passe par le développement de l’intelligence de l’Homme, débarrassé de préjugés et de « blocages » de la coutume et de la religion. La liberté de penser et d’agir est à la base de ses progrès technologiques et de son continuel développement socio-économique. Ainsi l’Occident ne cesse-t-il de consacrer une grande part de sa richesse au financement de la recherche scientifique en se dotant notamment de bonnes écoles et de meilleures universités aux bibliothèques et aux laboratoires richement garnis en livres et divers matériels. Doit-on dès lors s’étonner qu’il tienne, depuis des siècles, le leadership en termes d’inventions (armes, satellites, fusées, téléphones, produits et matériels médicaux, etc.) et d’influence sur d’autres peuples ?

Le second facteur qui sous-tend la force de domination de l’Occident est la démocratie, véritable idéologie d’épanouissement collective et individuelle, en ce qu’elle est non seulement un cadre des libertés et de tolérance, mais aussi en ce qu’elle permet le choix des dirigeants par le peuple et l’alternance, la rotation des citoyens à la gestion de l’Etat, à tous les niveaux. Rotation qui empêche toute personne de rester trop longtemps au pouvoir avec les conséquences et abus que cela occasionne habituellement : népotisme, régionalisme, clientélisme politique généralisé, confusion entre biens publics et biens privés, inhibition d’ambitions de ceux qui aspirent légitimement d’accéder au pouvoir, frustrations qui enfantent séditions civiles ou rébellions armées,…

Le troisième secret du progrès et, donc, de la force de l’Occident est la bonne gouvernance qui met en avant le mérite, la compétence, la culture du résultat. Celle-ci exige également la visibilité dans la gestion de l’argent et des biens de l’Etat, le respect de la loi, la surveillance de tout gestionnaire et la nécessaire obligation de le sanctionner en cas d’inefficacité ou d’abus.

Les théoriciens de l’art de la guerre affirment qu’on ne peut gagner une bataille sans connaître l’ennemi, notamment son état psychologique et les armes dont il dispose. Les pays africains parviendront-ils à inverser les rapports de force avec l’Occident, ou du moins à réduire son influence sur eux, en refusant de consacrer une part importante de leurs budgets à la formation de leurs populations en leur offrant des écoles et des universités performantes d’où sortiraient de bons ingénieurs et des savants ? Pourront-ils installer un environnement politique serein en continuant de rejeter - sans en proposer de modèles alternatifs - les principes de la gouvernance et les valeurs de la démocratie « occidentale » qui, pourtant, ont permis à beaucoup de pays qui les ont adoptés (avec quelques nécessaires et petites adaptations locales) de prospérer ? 

L’Allemagne - un pays occidental - avait été militairement vaincue et complètement détruite en 1945. Elle s’est relevée par le travail du peuple allemand lui-même. Elle est aujourd’hui la première puissance économique de l’Europe. Le secret de son fulgurant développement a trois noms, les mêmes : science, démocratie et bonne gouvernance. Les intellectuels et les politiques africains cesseront-ils - à l’image des Brics qui se proposent un autre schéma de développement économique sans, à ce jour, montrer lequel et dont les économies stagnent aujourd’hui - de rêvasser de réinventer la roue simplement parce que celle qui existe, bonne et performante soit-elle, a été inventée par « l’autre » ? 

On ne doit sans doute pas s’interdire de dénoncer les mauvais agissements de l’Occident et ses « virées » militaro-affairistes en Afrique ainsi que les drames qu’elles occasionnent souvent. Mais faut-il aussi que nous les empêchions en rendant nos pays économiquement et institutionnellement forts. Ceux-ci ne deviendront pas puissants par nos seuls pleurs et nos jérémiades anti-occidentales. Des institutions politiques vénales, improductives et irresponsables, des administrations désorganisées, des armées faibles et des frontières poreuses ne pourront jamais dissuader les filous des autres continents de venir faire leur sinistre marché en Afrique et, à l’occasion, perpétrer des crimes avec ou sans leurs alliés locaux. Jamais. Les Africains finiront-ils par le comprendre ?

[Wina Lokondo]


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